« Amours rebelles » de Behja Traversac, quotidien algérien Horizons 2007

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«AMOURS REBELLES» DE BEHJA TRAVERSAC

Le mariage interculturel ou le déni familial Fruit de rencontres avec d'autres femmes comme elle ayant contracté un mariage avec un non-musulman, l'essai de Behja Traversac «Amours rebelles» apporte un regard nouveau sur celles qui ont par amour choisi de casser les tabous. L'ouvrage se veut la voix féminine de personnes qui ont bravé autant le refus des familles respectives que le déni de la société ancrée dans le conservatisme religieux. Ce sont quatorze femmes dont le parcours de vie a fini par se croiser dans le livre «Amours rebelles». Les mariages interculturels, pour ne pas dire mixtes ont généré des fractures familiales, et avec tout ce qui véhicule le passé et les souvenirs.

Ces bris qui laissent des stigmates tout au long de l'existence de celles qui les ont contractés restent dominants sans pour cela altérer l'amour parental, fraternel et celui lié au pays natal. Le titre de l'essai est déjà éloquent en lui-même, c'est par amour que ces anonymes ont bouleversé la vision de «la fille» dans la cellule familiale musulmane, pratiquante ou non. Dès l'épanouissement de leur relation, elles ont décidé de transgresser les rites, la tradition, loi implacable, et la parole divine. Elles sont devenues, affirment-elles, de par ces deux continents différents par la religion, les us, les habitudes et auxquelles elles appartiennent désormais à travers leurs enfants «des espaces de l'hospitalité des cultures, des langues, des territoires symboliques» (Behja Traversac) Quelle est la part du sacrifice de l'un et l'autre dans les ménages et couples interculturels ? Quelle sera la religion de l'enfant né de cette union ? Comment concevoir que pour les siens on a perdu son âme pour avoir épousé un non-musulman ? Autant de questions ayant fait table rase des interdits de la parole, du comportement et des différents aspects de l'héritage ancestral. Celles qui ont permis d'écrire ce livre à Behja Traversac ont répondu pour la plupart d'entre elles comme étant la passerelle entre les deux rives de la Méditerranée, entre deux civilisations. A travers leurs réponses on sent que le concept musulman et le concept occidental ont été dépassés. Il ne reste que les relations sentimentales. Pourtant, Amel, catégorique, ne peut concevoir vivre autrement qu'avec un Algérien. Les traditions ancestrales demeurent pour elle telle une assurance-vie, dans le sens où elles la sécurisent dans son moi profond. De même en est-il pour Myriam, elle-même fruit d'une union entre un Algérien et une Allemande chrétienne pratiquante. Les couples mixtes ne l'ont pas empêchée d'être autre qu'une «Algérienne à 100% !» et de choisir comme compagnon un Algérien. Le problème est identique pour les Marocaines et Tunisiennes issues de familles traditionnelles qui séparent les mutations du monde de la religion.
Leïla N. Haut

ENTRETIEN AVEC BEHJA TRAVERSAC, AUTEUR DE « AMOURS REBELLES » (ESSAI SUR LES UNIIONS INTERCULTURELLES.)
«S'aimer soi-même comme un étranger»*
L.N. Les éditions Chèvre Feuille Etoilée ont acquis leur place dans le paysage éditorial en Algérie et auprès des lecteurs algériens, il en est autrement de vous, Behja Traverssac, voulez-vous vous présenter ?
B.T. Je suis co-fondatrice des éditions Chèvre Feuille Etoilée et j’en suis la présidente depuis leur création à Montpellier en janvier 2000. Je suis sociologue de formation, j’ai été longtemps cadre dans une entreprise publique algérienne. Je me suis installée à Montpellier en 1991 pour des raisons familiales. J’écris dans la revue Etoiles d’Encre que publient nos éditions et dont je suis co-rédactrice en chef avec Maïssa Bey et Marie-Noël Arras. J’ai publié deux ouvrages : La graine et l’eau aux éditions Le ventre et l’œil et Amours rebelles aux éditions Chèvre Feuille Etoilée.
Le travail que je consacre à la maison d’édition et le travail éditorial que j’y accomplis ne m’ont pas permis de publier davantage, sauf des nouvelles ou des articles. On ne peut pas tout faire… Je voudrais souligner que ce n’est pas un travail à trois, c’est un travail que nous pouvons mener grâce à la compétence et au dévouement sans faille de notre permanente, Edith Hadri que je tiens à remercier ici.
L.N. Amours rebelles est votre premier ouvrage, par quoi vous a-t-il été inspiré ?B.T. Amours rebelles est mon second ouvrage après La graine et l’eau. Il m’a été inspiré par plusieurs choses dont je ne citerai que trois qui me paraissent fondamentales : d’abord la liberté pour chaque homme et chaque femme de choisir son destin personnel sans que la société ou les idéologies, quelles qu’elles soient, y interfèrent ; pour moi toute interférence dans le choix de la personne avec laquelle on doit vivre est une violence. Ensuite parce qu’on m’a toujours appris que la plus grande hospitalité – à tous les sens de ce terme et il en a beaucoup – devait être réservée à l’étranger. Je crois d’ailleurs que c’est l’une des grandes valeurs de l’islam. Un étranger n’est pas forcément un ennemi.C’est un homme ou une femme venus d’ailleurs qui, en aimant une femme ou un homme du pays d’accueil, aime à travers cette femme ou cet homme ce pays. Il me revient cette phrase magnifique d’un psychanalyste et écrivain qui disait en sous-titre de son livre : "S’aimer soi-même comme un étranger. " Aimer l’Autre en soi.C’est toute la question de l’altérité qui est contenue dans cette phrase. Et enfin, les hommes au Maghreb ont la liberté d’épouser une non musulmane sans que cela provoque le rejet social. Alors, pourquoi pas les femmes ? A moins que les hommes et les femmes ne soient pas égaux en droits et devoirs.
L.N. Dans votre ouvrage, il est relevé que les familles musulmanes acceptent généralement très mal le mariage avec un non musulman, mais vous n'avez pas parlé des familles européennes quant à l'inverse de la chose ?
B.T. Le cœur de l’ouvrage, vous l’aurez compris, concerne les femmes au Maghreb. C’est la question centrale de l’ouvrage. On peut bien sûr se poser la question sur ce qui se passe en Europe lorsqu’une Européenne épouse un Maghrébin musulman. Cependant, ce n’est pas le thème que j’ai choisi.Si vous lisez attentivement ce livre vous constaterez deux choses : c’est que j’ai clairement situé mon terrain de réflexion et que j’ai laissé l’entière liberté à mes interlocutrices de dire les choses comme elles le sentent sans jamais intervenir dans leurs témoignages. Vous verrez ainsi que Zoulikha, le plus poignant de ces témoignages, met en cause ses beaux-parents non musulmans. Il ne s’agissait pas, pour moi, comme je le dis en introduction, de balayer tout le spectre de l’interculturalité ici et là-bas, c’est bien trop vaste, mais simplement de témoigner de ce qui se vit à la fois de subjectif et de structurel quant à l’exogamie et surtout… à l’endogamie… dans les sociétés du Maghreb.
L.N. Où s'arrêtent les concessions dans les mariages interculturels ?
B.T. J’avoue que je ne comprends pas trop cette question. Les concessions de qui envers qui ? Pour moi, une femme est une citoyenne, point. Sa vie privée ne regarde personne qu’elle-même. En quoi son engagement personnel concerne-t-il le reste de la société ? Je pense que parler de concessions c’est déjà admettre qu’il y a des frontières à ne pas franchir… pour les femmes… essentiellement…
L.N. Où se situe l'interculturalité pour les enfants issus de couples mixtes ?
B.T. Mais les enfants de couples mixtes sont de facto dans l’interculturalité. Ils sont issus d’une union interculturelle. Il résonne en eux l’universelle musique qui réunit en soi le monde. Consciemment ou non, ils savent que toutes les cultures sont composites, enchevêtrées depuis la nuit des temps et qu’ils se déplacent, eux, aux intersections des cultures de l’humanité. Si vous étudiez l’histoire de l’Algérie (et du Maghreb et du Machrek) et que vous vous arrêtez un instant au seuil de toutes les cultures qui s’y sont mêlées depuis les Phéniciens, nos interrogations d’aujourd’hui paraissent bien dérisoires… face à l’Histoire lourde qui structure ces sociétés…
L.N. Votre essai est édifiant quant à l'apport de ces femmes ayant bravé les interdits, mais il reste comme un goût d'inachevé du fait de l'absence de l'opinion des conjoints.
B.T. Vous savez, quand on construit un livre, surtout un livre qui a une résonance sociologique, on choisit le terrain sur lequel on va travailler. Mon projet était de faire parler des femmes soit de leur expérience, soit de leur opinion sur les unions entre une femme d’origine musulmane et un non musulman. Je n’avais pas d’ambition plus large.
L.N. Depuis la parution d'Amours rebelles et les témoignages apportés, y a-t-il, selon vous, une plus grande tolérance vis à vis de ces unions "rebelles" ?
B.T. Vous savez, c’est un livre d’information. D'éclairage. Un livre d’ouverture et d’amour. Je n’ai pas pensé un seul instant qu’il allait changer les comportements ou les mentalités. Ce sont des changements qui se passent sur le temps long, sur une véritable révolution culturelle, mon livre est loin d’une telle ambition.Dans ce livre, je mets simplement en mots des témoignages sur les sociétés du Maghreb à un moment donné de leur histoire, comme chaque écrivain témoigne des mœurs de son époque et c’est déjà une lourde responsabilité.
L.N. S'agissant des éditions "Chèvre Feuille étoilée", pourquoi ciblent-elles seulement l'écriture féminine ?
B.T. Eh bien parce que nous avons pensé que les femmes avaient besoin d’un espace de parole et d’écriture bien à elles. Bien sûr, dans les pays du Nord, les femmes ont gagné beaucoup d’espaces d’expression, mais dans les pays du Sud, peut-on en dire autant ? Par ailleurs, je pense que l’écriture des femmes (et non l’écriture féminine qui n’a pas de sens à mon avis) est dans l'immémorialité de l'absence, du silence, de l'immense majorité des femmes du monde entier de l'espace public. Elles en ont été exclues, donc exclues aussi de l'espace de l'écriture. Et cela pendant des siècles et des siècles. Elles portent donc dans leur inconscient cette marque de mise à l'écart. Et, comme chacun sait, tout se passe dans l'inconscient. Par ailleurs, la création, quelle qu'elle soit, porte l'empreinte de l'expérience historique, sociale et personnelle. Il est évident que l'expérience des femmes a été socialement et individuellement différemment marquée en comparaison de celle des hommes – notamment par le système patriarcal. C'est, à mon avis, cette exclusion séculaire mémorisée, cette différenciation historique qui donnerait une résonance, une tonalité différente à leur écriture. En tout cas en partie. Mais il y a aussi leur psyché, leur appréhension du corps, de la sexualité, de la maternité, qui influent sans aucun doute sur leur mode de transmission écrite (et orale aussi d'ailleurs).
L.N. Quels sont vos projets en matière d'écriture ?
B.T. Comme je vous le disais au début, l’édition et la revue Etoiles d’Encre dévorent mon temps d’écriture. Mais j’ai malgré tout des projets : un livre d’art sur le Sahara avec la contribution d’une grande passionnée du Sud de l’Algérie et de plusieurs écrivains et, je l’espère, un roman qui est écrit dans ma tête mais pas encore sur le papier.
(*) Jean Michel Hirt : Psychanaliste et écrivain français
Entretien réalisé par Leïla Nekachtali.