Algérie, le retour

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Algérie, le retour RECIT AUTOBIOGRAPHIQUE

« Le ‘‘retour’’ d’Anne Lanta n’est certes pas un récit dont le but serait de livrer aux lecteurs ses conclusions sur la situation politique du pays revisité après tant d’années. Mais, ses observations judicieuses - celles de l’amie inconditionnelle d’un peuple qu’elle admire et aime passionnément - font, de ces pages, un témoignage particulièrement attachant, éclairant et utile sur cette Algérie d’aujourd’hui « son Algérie », qui continue de porter sa confiance et ses espérances. »

 

Détails

Prix : 7,50 € TTC/ soldé 5€

2006 - 120 pages
ISBN : 2-914467-29-X

Préface

  Préface de Henri Alleg

Dans un livre  précédent, « Algérie, ma mémoire »,  Anne Lanta nous a donné de superbes pages dont le cadre était celui d'une Algérie coloniale moribonde. Elle ne parlait pas seulement, comme l'ont fait la plupart des auteurs européens décrivant cette période, de la tristesse d'un monde  qui était le leur et qui allait bientôt leur échapper. Aveugles sur le fait que, si aux yeux de ceux que le sort avait comblés ce pays semblait un paradis, il  était, pour le plus grand nombre, une prison dont une jeunesse révoltée et impatiente de liberté se préparait, en dépit de tous les obstacles, à  briser les barreaux.

Avec une sensibilité et une clairvoyance très rares parmi les «  Français de  France » et les « Pieds-noirs », elle témoignait avec des mots vrais du malheur d'hommes et de femmes écrasés  et humiliés par une misère et une oppression  séculaires, en même temps qu'elle disait  son amour profond  pour un peuple qui en dépit des violences, des injustices et des  affronts quotidiens était resté sans haine et, depuis toujours,  rayonnant de dignité, et de générosité.

Quarante-deux ans plus tard, voici Anne Lanta de retour dans ce pays chaleureux  dont elle redécouvre l'éclatante blancheur de cités qu'elle aime,  les paysages et les ciels lumineux, si inoubliables, que même à des milliers de lieues et des décennies de distance, il suffit de  fermer les yeux,  pour  que,  sur l'instant, ressurgissent le souvenir de ses parfums, de ses couleurs, de son éblouissante féerie. « Un pays nouveau, dit-elle, mais qui ne lui est pas étranger ».  

Pourtant, cette Algérie nouvelle libérée de l'oppression coloniale, garde de son passé, des cicatrices qui restent  visibles dans ses forêts calcinées et les ruines de ses douars détruits. Plus  profondes encore,  elles ne sont effacées ni du cœur ni de la mémoire des Algériens. Des blessures infligées par  la guerre et cruellement ouvertes à nouveau par dix années de crimes révoltants perpétrés faussement au nom d'un islam défiguré. Des forfaits monstrueux qu'ont tenté de justifier des « penseurs » puisant leurs « arguments » dans un obscurantisme médiéval totalement contraire aux traditions de tolérance et aux aspirations pacifiques des habitants d'un pays qui se veulent plus que jamais ouverts à l'amitié, à la solidarité, à la coopération fraternelle. Ces années de sang étaient   aussi le fruit empoisonné de la misère, du chômage, de l'injustice sociale, de la corruption, du refus d'une vraie démocratie, de l'arrogance et du mépris affichés par les nouveaux parvenus, des promesses non tenues de gouvernants tournant le dos à toutes les espérances populaires.

Tout au long de son  parcours, notamment dans ces villages de Kabylie qu'elle traverse, Anne Lanta, entend les  Algériennes et Algériens d'aujourd'hui, lui dire -ou lui faire comprendre avec la discrétion et la pudeur qui leur sont propres quand ils parlent d'eux-mêmes -qu'ils ont le sentiment que les années noires sont derrière eux mais qu'ils n'en abandonneront pas pour autant  le combat pour une  langue et une culture  séculaires dont, à juste titre, ils sont fiers. Un combat aussi  pour l'établissement de rapports nouveaux, fraternels  et mutuellement enrichissants avec la France et qui ne ressembleront en rien à ceux du passé colonial dont  certains nostalgiques persistent à chanter  les gloires usurpées. Toute la pensée de ces Algériens avec lesquels Anne Lanta sympathise, même quand, volontairement,  ils ne s'expriment  pas entièrement, dit un attachement profond  à un idéal de progrès, de réelle démocratie, à une liberté, à une égalité qui ne soient pas que des mots, à une vraie modernité qui libèrent la société -et plus particulièrement sa composante féminine- des contraintes  et des préjugés qui l'emprisonnent dans le carcan d'un autre âge.

Le « retour » d'Anne Lanta n'est certes pas  un récit dont le but serait de livrer aux lecteurs ses conclusions sur la situation politique du pays revisité après tant d'années. Mais, ses observations judicieuses -celles d'une amie inconditionnelle d'un peuple qu'elle admire et  aime passionnément- font, de ces pages, un témoignage particulièrement attachant, éclairant et utile sur cette Algérie d'aujourd'hui, « son Algérie », qui continue de porter sa confiance et ses espérances.

extrait

 La rue grouille, jeune, vivante, multiple. On s'y côtoie, on s'y mélange, le flot ininterrompu monte et descend les rues d'autrefois que je reconnais lentement : le peuple a changé. Autrefois, oui, du temps des Gaulois, il y avait nous, et les « indigènes ». Les femmes étaient uniformément drapées dans le grand haïk blanc où éclosait un œil. Certaines dames de la bonne société portaient voilette qui ourlait leur regard. Dans le pays où je reviens, il y a autant de femmes qu'il y a de rêves et d'interdits. Deux filles passent en riant, serrées l'une contre l'autre, l'une voilée, l'autre pas. D'autres marchent comme si elles dansaient, légères et minces dans leurs jeans moulants, cheveux au vent s'il y en avait, mais la brise ne s'est pas levée, midi est lourd et la mer une grande nappe sans plis. Et quand les voiles tombent, apparaissent les femmes d'Algérie. Multiples comme elle, toisons rougies au henné, cheveux plats coupés court à l'occidentale, et quelques têtes blondes insolites, des kabyles sans doute. Des filles en longue robe brune, voile noir sur la mentonnière blanche, des carmélites de chez nous ? D'autres en longue cape noire sur la mentonnière blanche, des sœurs de la Visitation en vadrouille ? Je ne sais plus, je les avais oubliées, je les retrouve ici avec étonnement, avec stupeur, comme si elles étaient venues s'y réfugier. Une carmélite discute avec animation avec un garçon grand et sec qui marche à ses côtés, chemise ouverte sur son torse brun. Un barbu poupin remorque par la main un scaphandre noir typé Arabie saoudite .Le scaphandre n'a pas les mains gantées et leurs doigts s'enlacent banalement comme ceux de tous les amoureux. A Alger, maintenant, il y a des garçons et des filles qui vont la main dans la main, des couples complices et tendres, des jeunes pères qui portent leur enfant dans les bras. « Tu ne reconnaîtras pas » disait une amie algérienne. Elle pensait aux villas qui ont pris d'assaut les collines, aux artères encombrées, à une ville qui explose en sites nouveaux et surprend d'année en année. Je reconnais le cœur de la ville, la Grande Poste et son architecture pour visites guidées, la rue d'Isly que bordent les boutiques où l'on vend de tout pour 400 dinars, ses trottoirs encombrés d'étals à même le sol et de détritus qu'on y oublie longtemps, je reconnais le Square Bresson comment-s'appelle-t-il-maintenant, encore un peu et je reconnaîtrai tout, sauf ces hommes et ces femmes que je n'ai jamais croisés autrefois, allant ensemble et se parlant. Autrefois, du temps des Gaulois quand ils occupaient le pays, les femmes étaient des silhouettes uniformes, indifférenciées et blanches qui se confondaient, seuls les hommes étaient visibles et on ne voyait qu'eux.

Les Algériens, les jeunes, ceux qui sont nés après la guerre, ou les moins jeunes, ceux qui étaient enfants pendant la guerre, dénoncent souvent à juste titre les dysfonctionnements d'une société qui semble grippée quelque part, la crise du logement, du travail, les embouteillages d'Alger, la fatale pénurie de l'eau, les ordures non ramassées qui déflorent les plus beaux quartiers de leurs villes les plus belles. Et parfois vont-ils jusqu'à évoquer « le temps des Français ». Sans doute, en ce temps-là, ils pouvaient descendre de leur village nègre ou quitter Bab-el-oued, refuge des misérables, des loqueteux, des syphilitiques, des culs-de-jatte et des aveugles, pour les belles artères d'Alger la blanche ou d'Oran la festive. Les trottoirs étaient propres, enfin...plus propres. Dans les bas quartiers d'Oran, les petits-Blancs jetaient de temps à autre par les fenêtres leurs restes de spaghettis, leurs eaux sales et leur vaisselle cassée. Une eau glauque gisait dans les caniveaux et des chats crevés au bord des trottoirs attendaient qu'on ait l'idée de les ramasser.

Au temps des Français, ils descendaient dans les belles artères et les boulevards. Les hommes, on les voyait, qu'ils portent le chèche ou non. Ils allaient seuls ou entre hommes, nous n'avions en commun que les gestes et les intonations qui donnent aux Algériens l'accent pied-noir et aux pieds-noirs l'accent arabe. Les femmes, on ne voyait d'elles que ce grand linceul blanc qui les dissimulait, et un œil noir, toujours le même, il ne pouvait qu'être noir et c'était mieux ainsi, on le voyait mieux dans tout ce blanc. C'était au temps des Français, d'où sourd parfois une étrange nostalgie.

J'ai vu dans les rues d'Alger un nouveau peuple, avec des garçons et des filles qui vont ensemble la main dans la main. Même les bonnes sœurs, même les cercueils ambulants livrés par l'Arabie saoudite ont droit à un amoureux barbu, à moins que l'amoureux barbu ne veuille prouver qu'il est « normal » puisqu'il a pu malgré tout conquérir une femme. Dans les rues d'Alger j'ai rencontré un peuple que je n'avais jamais croisé quand je vivais dans ce pays, un peuple en mutation, en espoir, en avenir, que freinent les chiens de garde de l'Islam fondamentaliste et que méprisent les corrompus du « système » comme ils disent. Je n'ai jamais vu autrefois un homme marcher mains enlacées avec sa femme invisible. Le barbu poupin de la rue Didouche et son amoureuse encercueillée se voulaient témoins d'une histoire d'amour. Par delà la répugnance, la souffrance, car quelle femme peut s'imaginer ainsi, disparue, fantôme qui n'existe que par des doigts enlacés à ceux de son conquérant, par delà la révolte et la répulsion devant la femme soumise, je retiens l'image de ce couple hors du commun, venu d'un autre âge et d'une autre planète, et qui se voulait « comme les autres .»

  « Tu verras, disait Leïla, les trottoirs sont sales et défoncés, les ordures mal ramassées, les rues encombrées, la circulation anarchique, les transports en commun déficients. » Les Algériens sont les virtuoses de l'auto -dépréciation. Et elle ajoute : « Mais la lumière est toujours aussi belle et la mer aussi bleue.. »

Et je revois ma ville plus belle que jamais. Les façades des grands immeubles du centre-ville ravalées, éblouissantes de blancheur, aux longs balcons de fer forgé avec rosaces et entrelacs couleur bleu outremer, celui de la Grèce, ou bleu turquoise, celui de la Tunisie, Alger la blanche qui rit bleu dans le soleil et qui fait l'amour à l'azur du ciel et à la grande mer bleue qui s'étale à ses pieds. Est-ce parce qu'elle est ici gorgée de lumière que la mer semble plus grande qu'ailleurs ?