Tres de Mayo

le Publié dans Collection D'une fiction, l'autre. Affichages : 13271

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Michèle Juan I Cortada

Splendide fresque des multiples facettes de la guerre d’Espagne. Murcia, l’héroïne de ce roman très catalan, est une personnalité hors du commun qui a beaucoup sacrifié à la lutte contre le franquisme...

 

Splendide fresque des multiples facettes de la guerre d’Espagne. Murcia, l’héroïne de ce roman très catalan, est une personnalité hors du commun qui a beaucoup sacrifié à la lutte contre le franquisme, mais elle a ce parti pris très féminin, de faire passer la force de la vie et de l’amour avant la force de l’histoire.

 

 

 

Détails

Titre épuisé mais disponible en epub et pdf.

2004 - 80 pages
ISBN : 2-914467-23-0
 

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Prix : 6 € TTC

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Quatrième

Antoni Fontana, docteur en médecine, est allongé sur une chaise conçue par Le Corbusier. Il contemple, satisfait, le tableau qu'il vient d'acquérir pour une somme fabuleuse.

Le personnage du tableau le fascine. L'éclat, la pureté du regard, sa grâce jusqu'au bout des ongles, le ravissent.

La jeune femme porte une main à ses cheveux sombres. Elle appuie l'autre sur sa cuisse, que l'on devine à travers une robe de gaze.

Antoni Fontana ne quitte pas des yeux ces mains aux ongles roses. Ce portrait appartient à la série « Aux ongles rose »et s'intitule : « La femme aux ongles roses. En été ».

Si elle écrit parfaitement en français dans une langue qui ne laisse pas place à la lenteur du rythme, une langue haletante, Michèle Juan i Cortada pense et rêve en catalan. Sa langue d'héritage et d'origine. Les associations étranges et les images audacieuses qui inscrivent au long du récit une poésie nerveuse et rauque, un souffle venu de la Catalogne, sont là pour nous rappeler que l'Espagne aussi bien que le Maghreb a nourri notre écriture de mots sonores et de tournures lumineuses. Et que notre langue est, comme toutes les langues résolument vivantes, un métissage réussi.

Et puis, il y a ce parti pris totalement féminin  de l'héroïne de faire passer la vie avant la force de l'histoire, de privilégier l'instant au temps, d'aimer avant tout et par-dessus tout. Murcia, un personnage que Goya aurait aimé comme il aima la Duchesse d'Albe. Une de celles qui aurait pu poser pour « La femme aux ongles roses ».

 

Extrait

P 26 :

Murcia et ses fils arrivent à pied au cimetière où Vicens a été fusillé.

Du linceul de cendres monte toujours l'odeur des chairs carbonisées. Chaque fleur ou herbe pèsent dans l'air qui stagne. Les cailloux s'érigent comme des sexes noircis ou rougis. L'ombre confond le visage de Murcia. Celui de ses petits. Elle se demande si elle n'a pas rêvé hier soir.

- Ils étaient là. Je les ai brûlés.

- C'est encore chaud, murmure Jaume.

Il fait s'envoler de la cendre blanche autour de son soulier. Baltasar écrase des monticules de terre ocre. Il rit, recommence.

- Tu étendras le drapeau ici, dit Murcia à Jaume en lui montrant du doigt la terre maculée.

- Pour quoi faire ? Ils nous tueront, vous, Baltasar, moi. C'est ce que vous voulez ?

Elle ricane. Elle déplie le drapeau écarlate, le déploie, le lisse. Elle se signe.

Elle installe Baltasar sur les épaules de Jaume, lui intime de la suivre. Elle s'en va sans les attendre. Elle revient près de Jaume, lui souffle à l'oreille :

- Le drapeau debout, claquant, eût été mieux.

- Maman je vous en prie. Le vent est tombé. Filons. 

La nuit s'épaissit. Ils suffoquent. Murcia glisse à cause des cailloux érodés, de la corde usée de ses espadrilles. Jaume s'arrache des pierres. De la poussière à chaque pas. Sa mère trébuche. Se retient à un olivier. Peste :

- Dépêche-toi Jaume ou tu seras pris. Un paseo, une balle, le fossé. Je croyais que tu voulais être un homme libre.

- Je le suis, s'esclaffe-t-il.

- C'est ce que tu crois.

- Vous m'imposeriez votre liberté ? Vous m'étonnez maman, cela ne vous ressemble pas. Je vous accompagne à Son Fornels, mais je vous le dis, je partirai.

- Nous sommes épuisés, arrêtons-nous.

- S'arrêter! C'est le moment ! Pour raconter les mêmes choses. Nous n'avons pas de temps. Qu'allez-vous encore me dire ? Je les connais toutes vos histoires. Celle d'un dimanche où mon père a été giflé devant moi par le métayer de Son Forçat. « C'est pour donner une leçon au petit que je te frappe », avait-il dit à mon père. Mon père avait pris un lapin. Il était évidemment interdit de braconner sur les terres du Marquis. La gifle n'était rien, disiez-vous. Le drame, c'est que l'homme avait emporté le lapin. Allez-vous, vous ressouvenir de ce printemps où nous mangions des noyaux de cerises ? De l'hiver où ma sœur est morte parce que nous n'avions pas de lait ? Où le froid tuait tout ? Cette même année, l'âne est mort. L'été d'après, les champs se sont crevassés. Nos lèvres étaient comme de la cire. Les chiens allaient boire à la mer. L'enfer ! Comme ce soir.

- Il y a, Jaume, des libertés illusoires, perverses. J'ai porté la liberté que mon père nous accordait comme une croix. Nous étions libres de penser, de faire. Pas d'interdits. La seule contrainte qui nous était imposée était une stricte politesse. « Le bon moyen d'élever mes filles », proclamait mon père. Quand je faisais des bêtises, impunie, je sombrais dans le désespoir. Les fautes que je n'expiais pas, me devenaient intolérables.

- Vous aviez le recours de la confession. Le curé s'occupait de votre rachat, votre père s'en lavait les mains. Belle manière d'élever ses filles.

Jaume ricane. Il continue :

- Vous m'imposez la trahison et la lâcheté. C'est abject. Il vous faudra un évêque au moins pour vous pardonner de ce que vous me faites.

Il la fustige, attend que sa mère bondisse. Sèchement il la presse. Lui demande de s'expliquer.

Elle n'entend rien de ce qu'il dit. Elle se cadenasse, marmonne. S'enhardit, blasphème. Menace. Elle s'essouffle. Ses mots s'assourdissent.

Elle retrouve une voix limpide pour dire :

- Ton père venait dès l'aube au ramassage des algues sur la plage. La bouche collée aux jalousies de ma fenêtre, je le voyais faire. Il lançait les algues ruisselantes au-dessus de sa fourche. Elles tombaient en myriades d'émeraudes dans sa carriole. Je connaissais leur odeur de sel, d'iode. Leur mine de chiffons. De lui, je savais l'œil et le cheveu noirs, la peau sombre.

Un Maure, me disais-je, il est pour moi. J'ai dévalé un matin, quatre à quatre l'escalier de notre maison de vacances. Je me suis posée devant lui. J'ai dit : « Veux-tu m'emmener ? » Il a éclaté de rire. Nous sommes partis. Mon père ne voulut plus me revoir. Je ne savais pas que la liberté a ses limites.

La voix de Murcia redevient rauque. Ses mots sont brefs.

- Et vous êtes passée ma pauvre maman à côté de votre destin de fille de riche ! Dites-le. Que je le sache de votre bouche. Dites que vous avez gaspillé votre vie avec mon père.

- Aide-moi à me lever Jaume, les nuits sont courtes. Le jour va nous surprendre. Je redoute la lumière de juillet. Elle m'est insoutenable.

Jaume ne l'écoute plus. Il empoigne son frère. Repart.

Je serai libre, même aux fers, songe-t-il.

Levant la tête vers les étoiles, il sent son corps se dénouer. Se délier. Se tendre.

Un chevrier chante dans la nuit :

 Tu pars mais où ? Mais où, n'est rien que la mort.

Dans le lit encore chaud de ton pauvre homme mort

Il n'y a qu'un chat qui dort.

Courez. Cherchez le chat.

Mais, hélas, tu t'en vas,

Adieu l'homme et adieu le chat. 

 Ils s'arrêtent, surpris.

- Tu as laissé le chat dans la maison, Jaume ?

- C'est vous maman qui avez fermé la porte. Vous n'avez pas vu le chat ? 

Le chant s'est tu. Il reprend, rampant, ailé, lugubre. La mère et son fils sont stupéfiés. Ce chant les glace d'horreur, les dénonce, les assigne. La mélopée s'amplifie, s'éternise :

 Hombre ! Ne la suis pas. L'île est petite. L'honneur est grand.

Et ton linceul, un jour comme un drapeau

Flottera sur la République.

Je suis le chevrier qui passe et qui voit.

 Jaume saisit sa mère par le bras, l'aide à marcher plus vite. Ils sont à la torture.

 

Entretien

 

Entretien avec Les éditions Chèvre Feuille étoilée, pour la Revue "Etoiles d'Encre"

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Chèvre-Feuille étoilée : Très de Mayo est votre première tentative d'écriture, auparavant vous n'aviez pas éprouvé le besoin d'écrire, ou pas pu le faire. Comment l'envie et la nécessité de ce récit vous sont-elles venues ?

M.JiC : J'ai cette histoire en tête depuis Tempo de Moro. Il fallait en écrire l'histoire. Le temps pour la penser dans ses recoins, la formuler, manquait. En 1980, je me suis mise à la rédiger. Je jetais, réécrivais, jetais, recommençais. Une besogne de laboureur, de semeur. Sillon après sillon, je plantais mes mots. Le désir de réaliser ma démarche me tenait. Je m'étais engagée dans la Guerre d'Espagne.

C.E : Dans vos pantoufles,

M.JiC : En pantoufles, un stylobille à la main.

C.E : Et pourquoi Dame vouliez-vous faire la guerre d'Espagne quarante ans après qu'elle ait eu lieu ? Le temps imparti à cette guerre était révolu.

M.JiC : Le temps ? Ah !

C.E : Les pactes et les traités sont formels. Vous êtes un diantre de trublion, vous.

M.JiC : Moi ? Non, pas moi. Mon père. Il est né à Mallorca un mois de Mai 1900. Berger à six ans, au service d'un aristocrate latifundiaire, il allait pieds nus sous un sarrau de toile. On le nourrissait trois fois par jour de fèves séchées, trempées dans l'eau. On le contraignait à avaler les noyaux d'olive, pour qu'il n'éprouve pas un sentiment de faim. Il dormait à même le sol ou sur la paille comme ses brebis. Les fermiers du marquis se nourrissaient grassement. L'enfant humait les fumets qui s'évadaient de leurs marmites. En avait-il le droit ? Il en avait l'audace, prenait un risque. On ne chasse pas sur les terres d'un seigneur.

En Espagne, un parti socialiste s'était créé, l'Union générale des travailleurs (U.G.T.) Il fondait des coopératives, des salles de bal, des cafés, donnait des spectacles de guignol aux enfants.

Un maître venait le soir au village pour leur apprendre à lire et à écrire. Le quinzième jour de classe fut pour mon père le dernier. Son père l'avait placé comme garçon de ferme dans les montagnes d'Orient. L'enfant a pleuré, supplié, prétendant qu'il voulait apprendre à lire et à écrire. Rien n'y fit. Plus tard, il apprit à lire dans les journaux qu'il trouvait dans la rue.

En 1911, constitution de la Confédération de la nationale du travail (C.N.T.). Mon père entendait parler de politique, même dans les fermes les plus isolées. En France, il y a une république; chez les pauvres, la misère y est moins noire qu'en Espagne royaliste. L'Espagne est à la botte du clergé, de l'armée, des possédants... Les ouvriers et les paysans meurent de faim...

C.E : Je vous arrête. Vous énoncez là des rabâchages éculés qui n'intéressent personne. Dites-nous plutôt quelque faribole.

M.JiC : Des enfants du village étaient roux. Pourtant, un seul homme était roux, le curé.

C.E : ça, c'est de l'amour !

M.JiC : Par ma foi, j'en doute.

C.E : Droit de cuissage et droit de grâce ?

M.JiC : Comme vous le dites.

C.E : Ecrire, surtout concernant les thèmes que vous avez choisis  : la vie d'une femme durant la guerre d'Espagne, n'est pas un geste anodin. Que signifie-t-il pour vous ? Cela a-t-il changé essentiellement le regard que vous porté sur le monde en général, cela vous a-t-il donné une autre vision des choses, débarrassée de leurs apparences, de leur théâtralité ?

M.JiC : Une femme pourquoi ? Semblable à Dieu, une femme est responsable, (pas coupable) d'enfanter des hommes qui font la guerre. Semblable à Dieu, elle conçoit, crée, façonne, érige l'homme lui donnant son libre arbitre. Elle reçoit souvent des baffes en retour. La femme serait-elle DIEU en personne ? Intemporelle, au delà des faits, lucide, déterminant les infinis, elle est l'esprit et la chair, la lumière et la pesanteur.

Au contraire, la Guerre d'Espagne était la répétition d'un autre grand spectacle à venir. Le monde n'est que théâtralité, une pièce jouée sans relâche. Un grand opéra. Les rôles sont appropriés, comme les costumes et les masques. L'état où l'action est extrême, exacerbe l'homme et le déguise. On meurt sur scène, dans les coulisses, au parterre.

L'homme se plaît à confondre la vérité. Au théâtre, elle est grossière, comme en temps de guerre.

C.E : L'histoire que vous racontez semble s'inspirer de faits vécus, et les personnages ont sans doute pour la plupart existé réellement. Quelle est la part de la réalité et celle de la fiction ? Qui vous a donné envie d'écrire ce récit en vous racontant ces faits ? dans quelle mesure avez-vous plus ou moins participé à cette histoire vous-même ?

M.JiC : Je ne suis pas DIEU, et n'ai rien inventé. Dans le roman, rien n'est fiction, rien n'est imaginaire. Le roman est une pâle copie de la banalité quotidienne, en temps de guerre, ou de paix. Cette histoire est un infime fragment du tout, entrevu. Les personnages déambulent dans le temps, peut-être en rond, poussés, charriés, maintenus debout.

J'ai vu Guernica de Picasso, j'ai eu envie d'écrire ce récit. J'ai vu Très de Mayo de Goya, j'ai lu et dit, Barbara de Prévert, Liberté d'Eluard, Le Journal d'Anne Franck, Retour d'URSS de Gide. J'ai lu Victor Serge, Koestler.

J'avais dans le souvenir un enfant de six ans nu sous un sarrau de toile. Ai-je participé à cette histoire? Je n'étais pas née. Mais pourquoi pas?

C.E  : On écrit presque toujours ses premiers livres à partir d'une mémoire d'enfance refoulée et inconsciente qui demande à refaire surface. Votre enfance fut-elle bercée par des récits ou par un récit qui constituerait en partie celui-ci ? Ou s'agit-il simplement d'une atmosphère particulière, familiale ou non, de mots entendus... ?

M.JiC : Chaque instant de la vie de mon père aboutit à la Guerre d'Espagne. Je suis un instant de sa vie. Catalane par mon père mallorquin, par ma mère dont le père était originaire de Manresa et la mère de Céret. Mon grand-père maternel est un déserteur de la guerre de Cuba. Il a préféré suivre le chemin de fer, de Barcelone à Ceret. Bien lui en a pris ! Mon père a quitté Mallorca à dix-neuf ans, pour ne pas faire son service militaire. Il estimait ne rien devoir à son roi. En 1936, en France, devenu boulanger, il donnait du pain aux grévistes. Plus tard, il hébergera des réfugiés espagnols entrés dans la résistance. Il y avait là la marraine de mon frère. Elle a été prise en allant apporter une arme à son mari, Pierre Doize, alors en prison. "Ils" l'ont emmenée à Auschwitz.

En grand mystère, ma mère me racontait à voix basse, en accentuant chaque mot : « Ils étaient " tous " communistes, ma fille. Si " on " nous avait pris, on aurait tous été envoyés dans des camps. » Elle ajoutait immanquablement, en baissant le ton, espaçant ses mots : « Les Anarchistes... les plus terribles. » Dans un souffle, elle disait : « Ils étaient beaux, ces espagnols ! » Je n'en savais pas plus. Ces histoires dites de bouche à bouche, tenues secrètes comme des joyaux, attisaient ma curiosité, fouettaient mon imaginaire. Je voyais ces espagnols à cheval, en habit de Don Quichotte, peut-être parce que j'avais sur mon étagère ses aventures racontées aux enfants.

Quand Franco a rouvert la frontière, je devais avoir cinq ou six ans, mon père m'a emmenée à Mallorque. A la frontière, il est descendu du train pour présenter nos papiers. Il m'a laissée seule dans le compartiment. Le nez collé à la vitre, je l'ai vu entrer dans le bureau des douanes. J'ai eu la certitude qu'il ne reviendrait pas. Ce fut ma première angoisse horrible, irrépressible. Il est revenu. "Miraculeusement ", me disais-je. J'ai vécu six mois à Mallorca dans un univers paradisiaque et de bondieuseries. Une représentation de patronage. Les dialogues étaient innocents quand les acteurs n'étaient pas muets. Je ne savais pas que j'évoluais sur les bords d'une plaie ouverte, que la terre de Mallorca est rouge à cause du sang des guerres.

Adolescente, j'ai lu La Guerre d'Espagne. Les journaux, Malraux, Orwell, Bernanos, Hemingway. Entre Avril 1939 et Juillet 1944, il y avait eu en Espagne franquiste, 19.200 exécutions. Je dois être au-dessous du compte. Un voisin, vieillard pernicieux, madré, assassinait librement, impunément. En agonie, il tuait encore par le garrot des jeunes gens. Il espérait que les reliques de Sainte Thérèse d'Avila apportées sur son lit de mort le sauveraient une fois de plus. Le loustic !

C.E : Etant d'origine espagnole et pratiquant parfaitement le français, pouvez-vous nous raconter un peu de votre trajectoire jusqu'à Très de Mayo ?

M.JiC : Ma trajectoire depuis Tempo de Moro ? Mes ancêtres sont arrivés en 1229 à Mallorca avec Jaime I le Conquérant, âgé de vingt ans à peine. Les Maures furent dépossédés de Mallorca; ils y régnaient depuis cinq cents ans. J'ai retrouvé les armoiries des Juan et des Frau (le nom de ma grand mère paternelle) ; sur les deux blasons, des lions de Judée, des étoiles de David. Sans doute étaient-ils des juifs convertis, ou pas encore convertis. Ont-ils aimé une esclave, une princesse maure ? Et la boucle est bouclée.

Je suis née à Marseille. J'ai eu une enfance heureuse. Rêveuse, indisciplinée, je n'ai jamais aimé l'école. Je suis devenue institutrice... J'ai eu beaucoup d'enfants. Il y a vingt ans, j'ai eu le désir de Très de Mayo. L'écriture de ce récit a connu des aventures invraisemblables, qui, à elles seules feraient un roman picaresque.

C.E : Votre récit met en avant dans le personnage de l'héroïne de Murcia l'horreur de la guerre et la passion pour la liberté dans son sens fondamental. Liberté d'être et d'aimer, de vivre et de jouir ensemble de toutes les énergies créatrices qui épanouissent l'être humain. Ce qui est notre principal centre d'intérêt à Etoiles d'Encre. Comment l'absurdité des guerres et des pouvoirs qu'elles exaspèrent vous a-t-elle paru si flagrante ? Est-ce parce que vous êtes une femme, que vous prêtez à votre héroïne, à la fois cette humilité et cette force, cette humanité et cette grandeur d'âme ?

M.JiC : Lycéenne, je trimbalais avec moi le Journal d'Anne Franck, un cri d'amour. A lui seul, il m'aurait donné envie d'écrire Très de Mayo. Il y avait aussi Barbara de Prévert.

« Barbara, Barbara, quelle connerie la guerre

Une pluie de fer, de feu, d'acier, de sang. »

Il y avait Hiroshima. La liberté, c'est avoir la passion des autres. S'insérer dans l'autre fait de poussière divine, tellement humaine. Savoir l'autre, ne pas entacher son identité, c'est devenir libre. Notre liberté est à l'image de la liberté d'autrui.

La force et l'humilité de Murcia ? Elle s'apprend, apprend les autres. Elle est prise dans la fatalité de l'Histoire, où son moi fracturé prends conscience de sa force. Elle est capable d'aimer Alejandro comme son fils. Jusqu'à pouvoir mourir. Une femme pourrait-elle ne pas comprendre, expliquer ses fils ? Elle ne juge ni ne condamne. Elle refait de nouveaux fils.

C.E : Ce qui est également essentiel dans votre récit, et qui en fait un texte positif et extrêmement poétique, c'est l'atmosphère artistique si vivante dans laquelle évoluent vos personnages. Son titre d'abord « Très de Mayo » est celui d'une des toiles de Goya contre les campagnes napoléoniennes en Espagne en 1908, pourquoi ce choix précisément ?

M.JiC : Pourquoi ce choix ? Parce que follement, il y a longtemps, j'aurais voulu être la duchesse d'Albe, bien aimée de Goya. Je me reconnais mieux aujourd'hui, dans ce petit homme noiraud, étonné, naïf, bras levé, à genoux devant la liberté.

Dans la peinture de Goya, la vie et la mort interfèrent fatalement. Il n'a pas besoin comme Picasso de déformer ses personnages pour qu'ils soient monstrueux de laideur, de fatuité, d'amour et de beauté. Dans ses tableaux envahis de mort, la mort est palpable. Il met le doigt sur l'impermanence (encore) ; en cela il élève le dangereux et le fragile. Le Trois Mai (très de mayo)1937 est le premier jour des émeutes à Barcelone entre les communistes et les anarchistes.

C.E : Un de vos héros est un peintre espagnol et un républicain dont le goût pour l'esthétique et la jouissance de la vie sont les contrepoints au « Viva la muerte » hélas bien connu des franquistes, comment vous est venue l'idée de mettre au centre du récit un artiste ? Ce personnage fait-il référence à un peintre espagnol ayant vraiment existé ?

M.JiC : Sans art, la vie serait insoutenable. L'art transfigure l'homme, le magnifie. Un regard posé sur un iris de Van Gogh, une oreille prêtée à un prélude de Bach, humanisent même la barbarie. Le sacrifice de l'artiste me paraît extrême. Il entraîne avec lui le sacrifice de son génie. Une part de l'humanité. La divine part de l'humanité.

Julian Manresa, ce diable de libertin a-t-il existé ? Que voulez-vous que je vous dise ?

C.E  : Toute l'ambiance de votre histoire est donnée par le rayonnement de la créativité qui éclatait dans cette période 1930-1940, parlait-on beaucoup de cela chez vous lorsque vous étiez adolescente ? Vos parents étaient-ils eux-mêmes d'un milieu artistique ou fréquentaient-ils des artistes espagnols?

M.JiC : Ma mère jouait du piano. Je lui ai entendu jouer pendant des décennies les mêmes morceaux, cinq ou six. J'ai entendu mon père chanter une seule fois, en taillant sa vigne, une complainte étirée en un seul son.

C.E : Chacun de vos personnages est ambivalent, il n'y a pas de « héros » au sens strict, mais des femmes et des hommes se débattant dans une réalité violente et dérisoire. On les sent toujours prêts à basculer mais ils poursuivent leur trajectoire jusqu'au bout, ils sont tour à tour lucides et fragiles, ce qui les rend attachants. Cela a-t-il été un choix ou bien ces caractères-là se sont-ils peu à peu imposés à vous au fil de l'écriture ?

M.JiC : Les personnages de Très de Mayo sont emportés, dépassés par une fatalité historique, une épopée. Les données du départ changeaient, ont changé au fil de la guerre. Les héros ont « surfé », émergeant parfois des abîmes. L'important était qu'il en reste un seul. La vague était énorme. Il suffisait de l'apprivoiser.

C.E : Le père de Murcia par exemple, être étrange et un peu « diabolique », est-il inspiré d'un personnage réel ? Ou bien avez-vous voulu donner à votre héroïne et à ceux qui lui sont proches toutes la complexité des personnages proustiens ?

M.JiC : Les masques sont divers. On peut jouer à tout. Dans mon jardin, viennent la nuit, le jour, l'aurore. Mon jardin est toujours aussi réel. Le grand Baltasar que j'aime à la folie, « est-il inspiré d'un personnage réel » ? Je l'assassinerai si je niais notre rencontre.

-- Une rencontre réelle ?

-- Intérieure. 

C.E : Votre style à la fois concis et poétique, fait de phrases courtes qui percutent et donnent à rêver, semble déjà assez élaboré pour un premier texte. Il m'a fait songer à celui de Marguerite Yourcenar. De quels écrivains pourriez-vous vous sentir proche, qui auraient eu une influence sur votre écriture ?

M.JiC : J'aimerais savoir écrire comme Madame de La Fayette ou Saint Simon. Hélas, j'écris comme moi. Nathalie Sarraute m'a appris à supprimer les «et».

Coco Chanel m'a influencée. Elle coupait les nids d'oiseaux sur les chapeaux, les falbalas, elle a supprimé les faux-culs, les corsets. Ecrire une phrase aussi simple qu'une chaise de Bauhaus, émouvante comme une affiche d'Amnesty International.

C.E  : Quels sont par ailleurs les écrivains, poètes ou créateurs espagnols qui vous tiennent particulièrement à cœur et dont vous aimeriez vous revendiquer ? Vous sentez-vous une fraternité littéraire ou esthétique avec Fernando Arrabal, par exemple ?

M.JiC  : Ramon Lull. Vous connaissez ? Un fou. Il voulait convertir les Musulmans. Le fou ! Il a été lapidé à Bougie. Il en coûte d'être fou.

Garcia Lorca, sûrement le petit homme à genoux, les bras levés de Très de Mayo.

Unamuno, âme de la République Espagnole, libre entre tous. Sans dogme autre que celui de la dignité humaine.

Et Machado

C.E  : Tout au début du récit vous faites allusion à la grand-mère de votre héroïne qui était une femme juive et qui ressurgit régulièrement au fil de l'histoire, ainsi qu'aux mosquées et synagogues arbitrairement transformées en églises, le métissage méditerranéen, lorsqu'il respecte les particularismes de chacun, n'est-il pas une des identités dans laquelle vous pourriez vous reconnaître ?

M.JiC  : J'ai besoin d'être autre, l'autre. Mais on n'entre pas chez son voisin comme dans un moulin. Il faut user de politesse et d'amour. Même liquide amniotique, même manne pour les Chrétiens, les Juifs, les Musulmans. La Méditerranée.

J'ai sans doute été maure, juive, je suis chrétienne. Pourquoi ne serais-je plus 800 ans après, maure, juive, chrétienne ?

C.E  : Il me semble qu'après avoir écrit un tel livre, on ne peut s'arrêter là. Avez-vous songé à d'autres textes, ou peut-être à une « suite » pour celui-ci ?

M.JiC : J'ai perdu de vue Murcia et Ferrer. Que sont-ils devenus ? Ont-ils été dans un mouvement de résistance en France ? Ont-ils de 1939 à 1945 fabriqué du fromage dans un village pyrénéen ? ... J'ai en tête une autre histoire de femme. J'aimerais l'avoir terminée avant 2020.....

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