La hurle blanche

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Dominique Le Boucher

«J’ai écrit ce livre comme une sorte de long poème où chaque personnage reprend à son compte un des délires du monde : sado-masochisme, paranoïa, mégalomanie, pulsion morbide, folie...

 

Détails

Prix : 8 € TTC

2001 - 280 pages
ISBN : 2-914467-00-1

 

Quatrième

« Jessica ne partait dans ses cavales où nous laissions en plan les cerfs-volants malades que pour aller à la quête du pollen blanc qui l'aidait à supporter la cruauté des hommes. Nous n'en parlions jamais. Car il n'y avait rien à en dire avec les mots-béquilles des chasseurs. Tout le monde vivait, s'ordonnait, se pointait à l'ordre de la traque. Et nous étions le gibier. Au lieu de nous viser au cœur, ils nous visaient le bas du ventre. Et leur soleil coulait dans les seringues de l'inattendu. [...]

Comment te dire qui était Jessica ? Comment parler d'une parcelle d'astre ? D'un moment entre la pureté noire de la nuit et l'effarement violet sur l'horizon ? Un brasier de lavandes au fond des cuves tapissées d'abeilles. Des tartines de miel et des noix fraîches un peu amères. Ce cerne vague autour de ses paupières lorsque je parlais avec elle cachée dans le jardin aux groseilles. Je lui disais mon rêve :

- Un jour, je serai un grand peintre... parce que moi, je dessine très bien...

- Bien sûr... qu'elle me disait Jessica. »

Etude

Notes et pistes de lecture...

 Marie-Noël Arras

 

 Thèmes

La folie : Neij, l'indomptée, l'insoumise a sombré dans la folie à cause d'un homme appelé Les Fleurs

La mort : Les Fleurs a tué la vie en Neii ; Neij a laissé mourir Jessica; Neij a tué Les Fleurs ou plutôt l'ombre noir qu'il. porte en lui et qui pervertit ceux qu'il approche ; Jessica-Neij a vraiment tué ce type avec le revolver, elle ne l'a pas fait en rêve ou en intention. Elle y est allée et l'a froidement descendu. Mais elle l'a fait parce qu'il a tué en elle la vie. Donc, elle n'a pu le faire que par l'intermédiaire de ce "double" ambigu qu'est le bossu. En le faisant, elle s'est vidée de toute la violence qui était en elle depuis l'enfance et s'est ensuite laissée enfermer. (note de I'auteur)

La mort personnifiée : l'ombre noire, araignée qui tisse sa toile telle une camisole pour y retenir Neij. La bête qui se démultiplie et épouse le corps des hommes

L'amour morbide celui qui berne puis humilie, celui qui rend l'autre esclave. L'amour sado-masochiste. L'amour castrateur: Les Fleurs préfère se contenter de l'amour de sa femme, « de la race de celles qui emprisonnent leu homme dans le bocal de lq cuisine » plutôt que d'assumer l'amour avec une femme créatrice qui se pose en égale, ce qu'il ne supporte pas. Dès lors il la considère comme rivale puisqu'il ne peut avoir d'ascendant sur elle. Les Fleurs a aimé Neij pour sa créativité  mais il ne peut l'assumer et lui demande de rester un rêve pour lui alors que, comme le dit très bien Paule Salomon dans « La femme solaire » elle veut concilier son émergence phallique et son besoin d'aimer, de se faire aimer. Cette contradiction entre le désir de les Fleurs et le sien est destructrice pour un être aussi absolu et l'entraîne vers la folie.

La solitude : le lot des êtres différents, de ceux qui revendiquent leurs choix et leur liberté.

La mémoire : faire ressurgir sa mémoire pour Neij est le seul moyen de redevenir elle-même. Restituer la mémoire des opprimés est son combat avec pour seule arme:

L'écriture : c'est Neij, l'héroïne du roman qui écrit son histoire pour retrouver la raison mais elle écrit aussi l'histoire des émigrés qu'elle a côtoyés dans son enfance et l'histoire des femmes. C'est en fait la même histoire celle des êtres esclaves dans leur corps, tout passe par le corps.

L'androgyne : être humain imaginaire morphologiquement double. Symbole de la réconciliation des sexes. Le couple androgyne réunit deux êtres qui ont pris conscience d'eux-mêmes et de leurs besoins, qui tentent de s'aimer eux-mêmes tout en aimant l'autre. Fin des rapports dominant / dominé (La Femme Solaire). Avant de la concevoir la mère de Neij a perdu un fœtus de sexe masculin, autre double qui a habité son enfance et a fait d'elle un enfant androgyne. Elle se sentait déguisée dans les vêtements de fille que sa mère lui faisait porter et qu'elle planquait pour se changer en vêtements d'indien.

 

Les trois phases du processus alchimique

Les entrailles de la terre d'où il faut émerger en soulevant de lourdes pierres : Quand je suis née j'ai du soulever la dalle très lourde. Une pierre plus lourde qui scelle toutes les pierres. La grosse pierre luisante du silence des générations de femmes qui ont usé leurs doigts à gratter des allumettes au fond des galeries humides et n'ont rien allumé. (ch. 1) La pierre qui scellait l'entrée de ma bouche... (ch. 2,,) La taupe est venue ouvrir la trappe.. Pierre... ma pierre  amassée là où je dormais dans l'attente du dénouement( ch. 3) - J'étais tout au fond de la taupinière et je déblayais avec la même opiniâtreté des mètres cubes de choses friables qu'il faut chaque jour recommencer à écarter du chemin... la galerie sinueuse et manquant d'air de l'enfance (ch. 4). La nuit je sortais des galeries de ma trouille par l'échelle métallique.

 

La purification par l'eau : les saltimbanques du château attendent que j'aille chercher l'eau. C'est par la taupe que j'ai senti l'air adorable de la mer la première fois...  un petit éclat étoilé où s‘est faufilée l'odeur de la mer

 

La purification par le feu en vu de la séparation du Corps et de l'esprit : la voix de Neij au début est inaudible car prise dans du feu - le feu dans le miroir à la place du visage La démesure... Feu. Arbre de feu s'écroule dans ma tête. Entraîne à sa suite les racines me dévorant un petit éclat étoilé où s'est faufilée... l'odeur du feu. Feu !

 

Et l'on aboutit à l'air, symbolisé par l'oiseau, symbole aussi de la liberté du corps reconquis, la jouissance de la réunification. .

 

Les symboles

Les animaux : personnages clés, comme dans les contes pour enfant et dans tous les contes africains 

Le chat borgne, enfermé sous la pierre, sous la poitrine.

Les araignées : symbole du sadisme, elle tissent la toile pour capturer leur proie, ce sont les bonnes sœurs de l'internat, celles de l'asile au service de l'araignée suprême, la Mort.

La taupe : animal aveugle du sous sol, c'est elle qui ouvre la trappe de la tombe de son enfance. La gestation.

Aladin : chat du Père Lachaise, habitué de la mort, il la flaire là où elle se trouve, lucide, il veille. Le grand sorcier.

Bonie, la chienne : compagne fidèle sans foi ni loi dans sa recherche de nourriture, c'est elle qui débusque la porte de la palissade et offre ainsi une ouverture.

Le lion du jardin des plantes : le roi des animaux qui a perdu sa liberté : un roi sanqs royaume

Les salamandres : symbole de l'ardeur amoureuse,       elles ont besoin du feu pour vivre, elles brillent et dansent dès qu'elles sont près d'une source de chaleur. Au moyen âge, on attribuait aux salamandres la faculté de vivre dans le feu ; Elles aiment la chaleur de l'été et détestent le froid comme Jessica.

Les oiseaux : symbole par excellence de Liberté et d'insouciance.

Le petit renard du désert : petit animal sauvage qui se laisse pourtant apprivoiser

Les ours blancs : la pureté trahie par l'homme. L'hiver avant le printemps, d'où le prénom de Neij.

 

Les personnages symboliques

Le bossu : il représente à lui seul toute la main mise de la bassesse humaine sur les sentiments les plus élevés, il a détourné la méchanceté des gens en devenant leur bouffon et il doit se débrouiller avec ça. Il ne subit plus il les dirige, c'est le gardien du théâtre des hommes, le gardien de la palissade. C'est le parfait bouc émissaire, d'où la raison pour laquelle il assume le meurtre pas du tout symbolique de les Fleurs à la fin. Quand Neij tue Les Fleurs, l'image de sa mort masculine elle a ‘l'apparence extérieur du bossu, lui même habité par une chouette effraie.

Le Bouffon, Hop-Frog (voir Edgar Poe) : double contre le froid à la pension, celui qui permet de prendre de la distance, celui qui veille au grain, l'être de la dérision, masque-miroir accepté par la société parce qu'elle rit de lui. En liaison avec le Feu et la délivrance.

Le muet : celui qui donne à Neij le moyen de survivre, un de ceux qui tenaient une extrémité du fil de la vie de Neij, Le muet, ouvrier comme Ali, existe pour qu'elle ne perde pas le fil du réel.

Les fleurs : Elle appelle l'homme qu'elle a aimé les Fleurs, correspondance au lieu de la rencontre (le quai aux fleurs, le marché aux fleurs) à la mémoire retrouvée, à l'espoir d'être mise au monde par un homme ! Les Fleurs fait croire à Neij  qu'elle est son double et c'est ce double, morbide, qu'elle tue car il est déjà mort

Gilgamesh : Le roi de Babylone qui refuse d'épouser la Déesse Ishtar car tous ses amants sont devenus des animaux ou sont morts. Refus placé sous le signe d'une quête d'immortalité et de puissance délirante de type viril.

Le roi des iguanes : c'est l'inverse, le pôle positif par rapport au roi Gilgamesh. Les hommes qui mentent ont perdu leur âme. Elle est entrée dans le corps trop lourd des iguanes. Le roi des iguanes doit mener l'âme des hommes à la mer. C'est là notre royaume... L'immortel. Le pays de Les Fleurs (l'Algérie), est le pays des iguanes et des fous. - - Les Fleurs se dit investi de la mission de ce roi

Le vieil homme à la chéchia rouge : celui qui transmet la mémoire des immigrés à Neij pour qu'elle l'écrive, elle le rencontre derrière la Palissade de son enfance puis à la morgue.

Le passeur : Joaz, personnage essentiel qui personnifie le réel, les choses, la vie. Le passeur des mots de la rive des vivants à celle de Neij, celui qui fait passer les mots dans la vie et la vie dans les mots,  le passeur d'eau de sa mémoirele passeur du fleuve aussi, le passeur qui permet que les mots écrits dans l'asile deviennent un livre édité

Le double, le miroir-Jessica : Neij, petite, à l'internat, s'invente un double et se voit double pour arrêter de crier sa douleur Lorsque je te dessine, c'est que je ne suis autre que ton miroir. L'échec de mes promesses.

 

Les éléments

La lune : représentation des forces instinctives, la femme, l'anima. Quand je suis née, c'était pleine lune- Les Fleurs demandait à Neij de lui décrocher la lune

 la lune dans l'imposte de la cellule, croissant de lune, image de Jessica, blanche, pâle, diaphane comme la pierre de jade, du jade que les rites réservent aux princes. lune d'or...

 les femmes sont les filles de la lune,... des guerrières. Masque de lune.

Le soleil : ce que chaque femme a en elle et qui illumine, -E/les me haïssent parce que j ‘ai voulu mettre au monde mon soleil... Seule... -Enceinte de son soleil-

Lune /Soleil : les deux pôles du vivant

Le jardin aux groseilles : symbole de la petite enfance, la terre, l'Eden, paradis perdu.

Les coquelicots : fleurs fragiles par excellence qu'il ne faut pas cueillir, fleurs rouges comme le sang, symbole de la menstruation, du sexe, de la renaissance à soi, de la mémoire retrouvée, de l'espoir.

Le château : la captivité, le lieu avant de naître, puis celui qui se construit autour de l'enfant, son Moi.

Ses sept portes, «la porte symbolise le lieu de passage entre deux états, entre deux mondes, entre le connu et l'inconnu, la lumière et les ténèbres, le trésor et le dénuement Elle ouvre sur un mystère (...) elle indique un passage et invite à le franchir. C'est l'invitation au voyage vers un au-delà... », «Le dictionnaire des symboles», Jean Chevalier et Alain Gheerbrant éd. Laffont. L'histoire est clôt par une porte bleue.

Le chiffre 7 : A la fin du livre, pour arriver jusqu'à la cellule de Jessica, l'écrivain doit passer sept portes de verre.

la septième, la sortie: l'androgyne, il m'a ouvert la septième porte, l'interdite.                                       

Le fleuve: symbolique du passage, passage de la vie à la mort ...

Le cerf-volant : ma vie, un cerf-volant de couleur vive qui me filait entre les doigts. Le monde qui coupe la ficelle au ras de doigts des enfants. Idée d'une vision au-dessus, différée, décalée comme la grue de « Par la queue des diables ».

La Palissade : elle sépare le monde du réel et celui de l'imaginaire, la monde du paraître du monde de l'être, les choses qui sont derrière les choses... un monde qui affleurait sous le masque de / ‘autre

Les clefs : symbole du secret, du trésor caché en soi mais aussi de la confiance accordée à celui à qui on les confie, les clefs donnent accès à la part intime de l'autre, celui qui les jette n'est plus digne de vivre. Le Bossu détient les clefs de la folie des hommes, des portes de leurs rêves, celui qui se trompe de clefs meurt à son rêve, il est condamné à errer à la recherche de lui-même.

Le sac : trop lourd pour Neij, il est rempli de tous les mots/maux de l'humanité, mais elle le traîne partout et c' est dedans qu'elle puisera pour écrire. Le sac du bossu aussi que Joaz aidera à porter.

Le bracelet d'argent : assimilé à une menotte qui entrave sa liberté, symbole de l'esclavage, de la mort à soi-même et de l'argent. Double prison..

La canne au pommeau de verre de Monsieur Antonin : la canne du conteur et la demeure de la lune

Le théâtre : symbole de l'apparence, du jeu, monde de l'artificiel, mais aussi lieu de représentation du monde réel avec ses héros, ses lâches et tous les autres, celui qui se déglingue de partout en Algérie.

L'arbre aux histoires : symbole de vie, il contient les histoires des femmes de plusieurs générations. Il est le ventre de la parole totalement androgyne, érigé et creux, d'où les paroles des femmes qui l'habitent. Il est la matrice originelle qui lie la terre au ciel, l'alliée absolu du féminin, celui qui donne à la femme son élan viril vers elle-même.

Le briquet de la sorcière : celui qui allume la lampe du djinn qui détient le secret des histoires des hommes. Jessica le détenait du vieil émigré ; le gardien de la morgue, celui qui a de multiples apparences comme tout conteur, le rend à Neij qui le transmet à Neïla, la fille de Les Fleurs.

Le son du saxe : il sort des sous sols, il est la Vie, celui qui en joue, invisible, est l'être recherché depuis l'enfance.

Et beaucoup d'autres (les pantins de bois, les rats, les grenouilles, les nains, les bouts de crayon etc..) car en fait la Hurle Blanche est un long poème où toute la vie est transposée en métaphores, certaines sont universelles d'autres appartiennent à l'univers de l'auteur et il faudrait une étude beaucoup plus poussée pour arriver à les nommer toutes et à les décoder...

 

STRUCTURE

 

Tout le livre ensuite va être un long cheminement de l'esprit comme sur le divan d'un psy, va et vient constant des souvenirs d'enfance au passé récent. Récit comme une spirale dont les cercles se chevauchent et dont les extrémités se rejoignent puisque la fin, dans le temps, se situe juste avant le début.

P.205 :« L ‘histoire s ‘enroulait sur sa spirale comme le fil du cerf-volant» Cette structure, à la fois concentrique et fragmentée puisque chaque chap., bien que rattaché aux autres a son identité propre, suit le fil de la pensée. La pensée n~ a ni limite spatiale ni temporelle et c'est encore plus visible quand il s'agit de la pensée confuse et fragmentée d'un être en proie à la Folie. p65 Il n ‘y a pas d ‘ordre possible. Ce ne sont que des débris du temps. La narratrice emploie le futur pour une action qui a déjà eu lieu et propulse parfois le présent dans une action passée. C'est aussi le miroir de la vie, aucune vie ne suit une progression linéaire, des évènements se succèdent parfois sans liens apparents, mais ils nous font avancer ou reculer dans notre quête de nous-mêmes.

L ‘ensemble est écrit dans un style très poétique mais certains passages sont plus elliptiques et plus métaphoriques que d ‘autres.

Pour visualiser ces cercles en spirales et les situer dans le temps du récit je vais tenter de les numéroter tout en sachant que même à l'intérieur d'un cercle le temps n'est pas linéaire:

O : le cercle du présent, l'ici et maintenant, dans la cellule de l'asile où Neij s'est laissée enfermer.

 

• : le cercle du passé récent, l'époque de sa rencontre avec les Fleurs, le temps de l'amour et du désamour

 

• : le cercle du passé éloigné, le temps de l'enfance

 

O : le cercle de l'espace irréel, de l'imaginaire, espace symbolique il recoupe les différentes périodes

 

• : le cercle de la pensée intime, philosophique, ce qui constitue l'essence même de la narratrice, démarqué par un style encore plus poétique

 

• : le 1er cercle de l'écriture, la restitution de la mémoire des émigrés

 

• : le 2nd cercle de l'écriture la restitution de la parole des femmes

 

Symboliquement le septième cercle, la septième porte est l'étape ultime, la réconciliation avec soi-même et avec l'Univers, le renouveau, le repos après la quête et l'errance.

 

Extrait

 La folle

 

       Je vous préviens, je suis une barbare...

 C'est ainsi que Jessica est entrée dans ma vie. Elle a fourvoyé mes nuits de veille en vrac. Elle y a mis une belle pagaille. Jessica... C'est ainsi qu'elle m'a parlé à ce moment- là. De l'autre côté du songe de ma vie. Reflétée dans les flaques oubliées d'eau, après les averses d'un horrible gâchis. Déjà je m'enfuyais de l'étau voluptueux de ses yeux dorés.

- Je crois que nous ne nous entendrons pas... je déteste la pureté. Pourtant... tu as quelque chose d'attendrissant comme les enfants. Moi, je suis le diable... qu'elle me dit.

Et elle s'est perdue dans un éclat de rire qui me l'a fait follement aimer.

Cet après-midi, Joaz mon ami l'écrivain est venu. Il a apporté dans ses poches, en plus du carnet de papier blanc à spirale sur lequel je dois lui écrire l'histoire, des tas de petites choses à manger. Les poches de Joaz lui compliquaient l'existence. Elles étaient toujours pleines de choses à venir. Il y en avait de multiples qui allaient du bas en haut de son pardessus. C'était des poches qui faisaient des histoires.

Les vieilles folles, les harpies qui gardent les portes de l'asile, n'en finissent pas de les vider. Elles remplissent avec ses trésors les casiers de leurs placards à poisons. Des poisons cosmétiques froidement testés sur nous avant l'épreuve des rats. Les casiers, elles y entassent aussi du matériel à renoncement. Les cachets de cire de leur silence.

   Cet après-midi, Joaz est venu. Il a bien du courage, Joaz. Pour venir ici, il faut franchir les triples grilles de l'imposture et du produit au formol. Et puis surtout, il faut se farcir la troupe des guetteuses. Et du même coup, les couinements de ceux qui viennent voir. Avec leurs yeux-trous, ils viennent voir. Où que ce soit. Ils viennent voir parce que ça fait partie de leurs attributions. Ils ont cette carte là dans le jeu qu'on leur a distribué au guichet. A l'entrée de la vie. Ils y tiennent. Ça les rassure sur le fait qu'ils appartiennent à une certaine clique. Les voyeurs, c'est comme ça qu'on les nomme entre nous autres.

Joaz savait que je refuserais malgré les objurgations qu'elles me faisaient et leurs menaces de camisole à force, d'avaler les portions de nourriture dans laquelle elles enfonçaient des bouts de pain pourri. Incarcérée, je vivais au rythme de mon ventre. Et de la petite forme en croissant de lune qui me disait de tenir bon. A l'intérieur.

 C'est par elle que j'acceptais de survivre. Et parce que Joaz m'avait fait jurer d'écrire l'histoire. Ça, je le devais à notre amitié qui était pour lui la cause d'une peine sournoise... celle de venir me voir ici. Moi, l'oiseau rieur... Encagée... Rasée face à un trou de faïence..

Lorsqu'il entrait dans la cellule grillagée - pour pas que je jette à travers les barreaux les choses mortes que je mettais en pièces avec une répétition d'automate elles m'y avaient enfermée - j'étais accroupie dans un coin. Encerclée de taches blanches et noires de papier. Sur les carnets à spirale des criaillements mêlés aux dessins. Comme la mer à la mer...

Mon histoire... Elle m'avait menée dans les pattes des sorcières au ventre velu. Elles venaient une par une, en procession, de leurs moignons à l'eau de vaisselle et la pisse, gratter la honte sur mon ventre. Mon histoire... Je la dispersais au gré des feuilles sans attaches. Comme moi-même. Une façon d'être fidèle à ce que Jessica et moi nous avions aimé jusqu'au dernier ressac dans nos gorges: la déserrance...

 Jessica. Ma douce, ma folie. Par la fente de l'imposte je surveille la progression gracieuse de la seule forme de toi qu'on ne m'ait pas volée. Jessica... La lune est absolument blanche, nettoyée. Pâle est la lune tandis que je voudrais mourir. Il y a quelqu'un qui, avec des mains pures et fines, la débarrasse chaque soir d'un peu de suie. Jusqu'à ce que je puisse me reposer un instant dans son faisceau de jade. Pâle est la lune qui s'appuie sur mon ventre et me redonne l'illusion de ne pas être. Je la supplie... A genoux sur la tranche étroite du fruit blanc de son ombre au sol de ciment. Je la supplie...

Pleine. Elle entre lentement dans la tranchée lourde de mottes de mon ventre. Sur chaque bord sanglant de la blessure, un morceau de soie noire. Afin de mieux la camoufler.

A genoux sur le sol de ciment qu'on lave d'eau et de produits amers, désinfectant nos désirs louches. Je n'ai plus qu'elle pour oublier que je suis devenue folle... Elles m'ont mis une veste de toile noire brutale. Elleme couvre à peine le nombril. Pour pas qu'elle ait froid, ma petite sœur, mes mains de feuilles la protègent en essayant de la garder le plus longtemps à l'abri de leur visage masqué.

Ma lune d'or, mon inconnue, ma fleur... Je l'appellerai Jessica...