Melting Plot - Une enfance en Égypte 

le . Publié dans Collection D'un espace, l'autre. Affichages : 1957

en librairie le 9 novembre

Entre le « havre luxuriant de la petite bourgeoisie cosmopolite » d’Héliopolis de son Égypte natale, les facéties de son « chaudron » parental, les cupidités de l’Occident et de ses guerres absurdes dans ce carrefour du Moyen Orient du XXème siècle, Peggy Pepe-Sultan nous transporte dans sa Babel cosmopolite, univers fascinant où résonne, autour de l’arabe, une profusion de langues qui donne le vertige.

Fifi, enfant trop éveillée, porte un regard incisif, sans indulgence, drôle et profondément aimant sur la mosaïque humaine d’un monde qui n’est plus.

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Henry Colombani a apprécié cette lecture tel un concert baroque à lire ici



Détails

genre : roman historique
format : 14,5x21
pages : 324

9782367951188
16,00 €


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auteure

Peggy Sultan est née à Héliopolis en Égypte. Elle vit et travaille à Paris depuis 1957. Professeur d'anglais au Collège international de Sèvres (en retraite). Licence de théâtre et certificat d’arabe à Paris VIII. 
Elle a participé à la troupe théâtrale, « La Traverse » de Fabienne Grange pendant plusieurs années. 
Co-fondatrice, avec Nicole-Edith Thévenin, de la revue féministe Elles voient Rouge.

quatrième de couverture

 

sommaire

 

Préface de Robert Solé       7

Liminaire     13
1. Idylle     21
2. Les secousses de l’Histoire : destins entremêlés     27
3. Le verbe princier     49
4. Les Juifs d’égypte     57
5. Ville du soleil     65
6. Transfusion ! Transfusion !     97
7. L’enfant naviguait en arabe sur son tapis volant 
    Le français de la m’mâ     107
8. La bataille entre langues
   Quelle langue maternelle pour Fifi ?     125
9. Zanzibar, Delhi, Alexandrie : la branche anglaise    143
10. Panarabisme ou Cosmopolitisme ?     175
11. Parler en langues     185
12. L’Aleppin et sa descendance     193
13. Indiscrétions, Thot, Les Bottes de sept lieues     217
14. Lupanar, exorcisme, désir       225
15. Le Non du Père et l’Océan-livre     235
16. Nous sentions le mauvais vent venir… 
Suez ! Suez ! Suez !     251
17. Isis, Osiris et Horus     273
18. Ya Ghoula !      283
19. Tous dehors !     297
20. Addio !     303

critiques

De Henry Colombani, poète  : 

Peggy PEPE-SULTAN, Melting Plot, une enfance en Égypte 

Éditions Chèvre-feuille étoilée, 2017

« Un concert baroque »

PRÉLUDE

Ce ne sont que quelques notes, très subjectives. Car il ne s’agit pas ici d’une ‘présentation’ pas plus que d’une ‘critique’ d’un ouvrage aussi riche et complexe ; mais plutôt des ressentis qui se peuvent éprouver aux impacts d’un texte aussi singulier, à la suite de lectures intenses… 

Avec, peut-être, l’obsession d’une recherche excessive des « essentiels » qui architecturent l’œuvre, soit ses thèmes majeurs et son écriture si personnelle, au risque de laisser de côté la multitude des faits vécus et anecdotes qui font du récit d’Une enfance en Égypteun être de chair et de pensée terriblement vivant… 

Henry Colombani, 1er juillet 2018

Refermées les pages tumultueuses de ce ‘concert baroque’[1], j’ai l’impression de débarquer d’un navire – un bateau un peu ivre - après une traversée longue et mouvementée. J’ai quitté – l’ai-je vraiment quittée ? - une Babel multiculturelle, de surcroît transhistorique, un théâtre aux mythologies nombreuses, avec ses polyphonies de sensibilités plurielles alliant l’émotion la plus nue à la caricature burlesque pour sauter vers la passion tragique.


 Légèrement sonné, le lecteur ! Avant même de reprendre ses esprits – il faut d’abord apaiser la tension accumulée après une telle aventure, car chacun sait que la Méditerranée excelle en changements et sautes d’humeurs (de styles et de langues) qui confèrent aux navigations qui s’y risquent des complexités à l’image des mosaïques des peuples qui s’y baignent –, ce lecteur, donc, ayant repris son souffle, apaisé sa tachycardie, entend le vers de Hölderlin qui pourrait exprimer le sentiment le plus fort et le plus durable qui se peut éprouver en émergeant de « Melting Plot » :

«…nous avons perdu presque la langue à l’étranger.[2] »

Car c’est une étrange et intense navigation que retrace l’itinéraire d’une enfance aux fils d’Ariane multiples, les années 40-50 précédant le « séisme » de 1956 [3]narrées à travers la figure de l’héroïne, Fifi, enfant d’une famille composite d’une cité sans cesse recomposée. Et, dans le même mouvement, à travers son histoire tout à fait singulière, comme en contrepoints savants, sortes de fugues aux thèmes variés, viennent se superposer à l’histoire individuelle et familiale, déjà combinaison complexe d’enchevêtrements multilingues et pluriculturels, aussi disjonctifs que conjonctifs si l’on y associe les composants antagonistes, les parentèles et voisinages bigarrés, les légendes d’une ville (Héliopolis) et de ses cultures métissées, les histoires bouleversées d’une nation (L’Égypte), d’une région (le Proche Orient et la Méditerranée) aux héritages mythologiques, culturels, politiques et religieux formant ce chaudron magique, ce melting plot, fascinant et terrifiant[4].


Ce « melting » s’opère tantôt en accords, tantôt en discords, au fil des évocations qui vont dérouler la ligne mélodique qui commande l’œuvre : la subjectivité frondeuse forte et fragile, hypersensible de la narratrice (la jeune Fifi, ou ses porte-voix) – et choisir ici le terme évocation , c’est rappeler la racine même du chant et de la voix, le latin « vocare », qui génère les outils de l’écriture narrative ainsi que leurs harmoniques et leurs accompagnements : « é-voquer, in-voquer, con-voquer, voire re-voquer… soit « chanter » sous tous les modes, temporalités, personnages et figures, caractères et comportements. Ni tout à fait ‘histoire’ ni ‘roman’,  pas psychologie, ni sociologie, ce récit d’« une enfance en Égypte », apparaît bien de l’ordre de la composition musicale.

Cette longue, passionnée - c’est-à-dire à la fois et tantôt joyeuse-burlesque-et-douloureuse - histoire est celle des langues, nos communautés multilinguistiques, celle qui façonne les êtres, leur sensibilité comme leurs pensées. Au moins si l’on veut bien écouter et entendre son bruit de fond, cette musique de nos fondamentaux, analogue à celle que font entendre jusqu’à nous, portés à la vitesse de la lumière, les phénomènes des origines de l’Univers. Car nous ‘sommes’ les langues que nous parlons – auxquelles il nous est donné d’accéder, sachant que nous ne les choisissons pas, ce sont elles qui viennent à nous, selon les lieux, séquences de l’histoire et des civilisations où nous sommes jetés par notre naissance, où nous y sommes en quelque sorte « exposés » : il y a des niches linguistiques comme des niches écologiques…

Melting plot est l’histoire subtile des mouvements secrets des profondeurs où se font et se défont les strates géologiques qui se déplacent en nous et nous déterminent, tout en nous offrant la liberté – l’espace du jeu – d’en jongler avec habileté alors et ruse : ainsi Fifi jouant avec les langues et formes linguistiques multiples : tantôt celles du père (jusqu’à ce ‘Broken French’de tel moment de ses humeurs), ou celles de la mère (avec de l’italien, du grec, voire de l’arabe…) auxquelles s’ajoutent l’anglais d’une grand-tante, sa Daisy , ou de sa Nonny, et le sabir d’un pope, etc., sans oublier l’angoisse, le trou noir, de « la langue qu’il lui faut éviter, (qui) n’est pas celle qu’on croit, c’est encore une autre, l’autre vous savez bien, elle en parle tout le temps, laquelle précisément ?[5] »


Il s’agit bien ici de ce qui m’apparaît comme centre nerveux de l’œuvre, du personnage et de leur survie), « sa bataille entre les langues », pulsé, tiraillé par la question lancinante et sans réponse :« Quelle langue maternelle choisir ? [6] »

Alors, en quittant le cercle familial, le « Chaudron », étend ses limites en l’élargissant à tout un pays où « nos langues étaient nos doublures[7]»,  en demandant « comment recueillir traces et sillages des langues qui retentissent toujours dans notre mémoire, échos intraduisibles dans la mouture qui les contient ?[8] »


Fifi pourra exprimer, au moment si douloureux de l’exil de 1956, en une formule qui ramasse la philosophiedu livre mais sans convoquer de concepts abstraits et tout en morceaux d’existentiel charnel, à l’image si puissante du mythe d’Isis rassemblant les morceaux dispersés du corps d’Osiris :


« Elle est greffée de partout, la Fifi. Raccommodée de moitiés, de demi-mesures, de doses incomplètes, de mixtures adultérées, de tranches déjà rognées, de bouchées remâchées…[9]»


Cet aveu, rapporté à la fin du récit, conclut par un raccourci en ‘’coup de fouet’’ – si la formule peut correspondre aux dures séquences éprouvées par la fillette confrontée aux coups de la‘’courbache’’[10]assénée par Aboul l’Ghoul (soit le Père–la-Terreur) – le « projet » initial de l‘ouvrage, énoncé dès le Liminaire, associant en une étroite correspondance les épreuves et conflits du corps linguistique – la langue maternelle, la « langue de l’être » et les autres langues – et celles du corps physique :


« …Cette langue, pas tout à fait sienne, est altérée ; Fifi, on va t’attacher les mains, tu saignes, regarde tes cicatrices, t’as plus rien à voir avec la belle-fille d’Isis ! [11] »

 
Il y a dans cette entrée en thématique toute la force et la violence des relations entre les composantes en tension d’une identité cherchant à être – son être – selon le désir d’une langue (absolue ?) à travers la confusion des langues, des mythes, des pulsions de chair et de sang, d’une féminité en apprentissage qui doit se confronter aux pièges les plus subtils : ceux du père, de la mère, des intervenants ‘éducateurs’, pièges d’autant plus aigus qu’ils sont aussi ceux du trop d’amour, sans oublier ceux qu’elle suscite elle-même ou qui se révèlent en elle-même dans sa course effrénée vers son propre absolu...  

Intuition, avec la dominante, le fil rouge, de l’expérience sociale, politique, existentielle, individuelle et collective, histoire personnelle (ontogenèse) et grande histoire (phylogenèse), d’une fresque « baroque[12]», au sens architectural et musical du terme : polyphonie, jeux des contrepoints, articulations, entrecroisements des lignes thématiques, démarrages soudains de fugues et suites de fuites…). L’œuvre ainsi composée associe la dimension du Choral (pluriel, collectif…) et de la Cantate (singulier, subjectif) en un tissage serré.

Ce récit procède d’un genre suffisamment « générique », d’avant la segmentation en « genres littéraires » (ici pas besoin de sous-titre du type « roman », « récit », « essai », « théâtre »… l’œuvre est sans doute tout cela à la fois et sans doute bien d’autres choses. Donc difficilement classable : pour les catégories éditoriales et les rayons des librairies, voire pour les critiques, mai plus encore pour les lecteurs, malheureusement ‘éduqués’  par les classements « disciplinaires » des genres et sous-genres. Lesous-titre « Une enfance en Égypte » suffit, à condition qu’on veuille bien prendre cet énoncé au pied de la lettre : soit le processen acte – ce qu’exprime si bien la forme progressive de l’anglais –, de manière interactive. C’est sans doute le récit d’une enfance se disant et s‘accomplissant dans son évolution, mais c’est aussi une enfance que le récit (activité mémorielle et invention littéraire se combinant) produit et recompose à son tour, ‘inventant’ une Fifi selon les multiples situations, regards et points de vue que prennent sur elle, d’une part, les personnages mis en scène et, d’autre, part, les positions et interventions du narrateur (tantôt Fifi en ‘verbatim’, tantôt au style indirect, tantôt, mais s’agit-il de Fifi, de cette Fifi–là ?, l’auteure elle-même s’exprimant au présent du récit de la mémorialiste…) 

Ici, pourtant, dans ce chaos baroque ce« chaudron » bouillonnant aux feux du multilinguisme au sein duquel l’héroïne accomplit ses merveilleux et douloureux apprentissages, créateurs simultanément d’une progressive identité et d’intenses et angoissantes incertitudes, voire pathologiques psychiques et somatiques, dans le brassage des histoires et de l’Histoire, des cultures et des religions, des petites gens et des élites, des dominants (colonisateurs de tout poil) et des dominés, des rites et rituels des uns et des autres, avec, au cœur de sa vie, des conflits et alliances familiales (parents) et familiales élargies, s’élabore peu à peu, au rythme de l’éducation sentimentale et culturelle – mais surtout existentielle – de Fifi, la construction d’une œuvre et son architecture puissante et subtile. Déroutante, certes, pour qui s’est laissé éduquer par les formes académiques de la littérature et a oublié les puissances créatrices bouillonnantes et brouillonnes – mais de savants brouillons – des grands ouvrages.

Ce qui frappe, dans cette tapisserie impressionnante – plus que fresque ou mosaïque, justes qualificatifs, certes, le terme tapisserie – plus en cohérence avec le monde oriental - issu du tissage et du tressage qui chantent et enchantent la polyphonie des personnages, de leurs voix singulières et de la pluralité des langues qui concoctent le« melting » du titre de l’ouvrage. S’éclaire alors l’évocation du‘bordel-Babel’, placée en exergue dès le liminaire, et reprise jusqu’à l’énoncé du travail de transposition de Fifi adulte : c’est l’image puissance – performative pourrait-on dire – du « chaudron », ce milieu de chair, de sang, de cultures et de cultes, de mœurs, et de comportements individuels et collectifs , aux feux duquel s’agite toute une série de déclinaisons, s’articulant comme autant de fugues, ou s’emboîtant comme autant de poupées russes ou, plus adéquatement peut-être, comme les récits gigognes des Mille et Une Nuits…[13] :

- cela« bordel-babélise » en soi, au sein de chacun des personnages, au premier rang desquels la figure tutélaire d’un père alternant entre violence et vulnérabilité[14], comme gouverné par son Broken French, mélange de sources juives et françaises d’Égypte… qu’il faudra plus tard disjoindre du Français de France… et auquel il faudra apprendre à pardonner, par-delà les traumas non effacés,[15]…

 - dans les nombreuses communautés coexistantes, au premier rang desquelles une « sacrée famille »avec ses collatéraux, et la place de l’autre source génératrice due aux origines italiennes et catholiques de la mère, avec des touches de grec et d’arabe… qui serviront peut-être, bien plus tard, après de longues absences, à recoller les morceaux [16]?

- dans les multiples cultures implantées dans cette Égypte et ses langues plurielles

- plus généralement, au sein même de l’existence, l’être au monde, avec ses emprises et ses exodes, façonnant l’individu comme un étranger sur la terre.

Les mythes – avec leurs étranges hybridations – ont aussi leur place comme références prégnantes, imposant leurs couleurs et leurs marques à de nombreux propos, postures et situations des acteurs de la dramaturgie que déroule le récit. Mythes des grands monothéismes qui se composent ou se combattent dans la ville, selon leurs implantations originelles ou leurs importations coloniales - Judaïsme, Christianisme, Islam… et leurs nombreuses variations - mais mythes dominés par les sources égyptiennes. Celui d’Osiris est au premier plan[17]dont le corps dispersé, reconstitué par la grâce douloureuse d’Isis, l’image même des aventures singulières et collectives arrachées à la mémoire de la narratrice : le puzzle d’un corps en fragments, autant de lambeaux mémoriaux patiemment rassemblés, à l’exclusion, suivant en cela fidèlement le mythe, du sexe masculin remplacé par une prothèse patiemment modelée dans l’argile. Et les appels aux autres religions font danser toutes sortes de personnages emblématiques de ce syncrétisme aux mille couleurs. 
Une attention particulière, conforme aux engagements de l’auteure[18], ne manque jamais de souligner la situation des opprimés, des exclus, des femmes, des fellahs…, de ceux qui sont les plus malmenés, ici, dans le « chaudron » égyptien - à l’image du « chaudron» familial ? – par les tourbillons de l’Histoire et des ambivalences du Melting plot.


Le sens du titre énigmatique de l’ouvrage,Melting plot, vient ainsi peu à peu s’éclairer d’une charge nouvelle, révélée par l’auteure elle-même, à l’image du duel sans fin qui s’établit entre plaisir et douleur, toujours rapporté aux tourments du Babel linguistique :


« Les langues infiltrées jouent sur tous les affronts et galèrent de ne s’ancrer nulle part. Fifi ne sait plus à quel endroit cultiver leurs flétrissures, leurs cendres, leur ADN, leurs brins de peau, et v’là qu’elle tombe sur un os, indispensable à notre enquête, à notre Melting Plotcette intrigue ou complot des languesque cette prêtresse bidon s’évertue à couler dans du plomb. Bâillonnées ? » [19]


Non, pourrait-on répondre, ainsi que le manifeste le travail de Fifi adulte ou de la narratrice ou de l’auteure - et pourquoi ne seraient-elles pas à la fois la même et les autres, prolongeant dans l’écriture s’effectuant le meltingbabélien même, avec sa pluralité des voix, à l’image de celui qui est décrit à travers les récits recueillant et organisant les pièces du puzzle, ces dépôts de mémoire consignées dans les ‘’carnets magnifiques’’ de la jeune fille ?  Une clé est ici offerte, quant à la transposition des fragments du vécu de l’enfance en œuvre d’art, qui révèle justement l’immense travail de recollement à la manière d’Isis « recousant » le corps morcelé d’Osiris, ces douloureuses et merveilleuses coutures qui des coupures font des liens :« Lorsque Fifi voudra transposer, élaborer, sur des pages blanches, ce qui lui avait coûté des années à retenir, à gribouiller sur des morceaux de papier qu’elle égarait, à consigner plus proprement dans des carnets magnifiques, à accumuler, empiler ou ranger (…) ils étaient carrément ingérables, elle ne savait plus où mettre les pieds, y perdait son drôle de Français, Fifi était paumée, toutes ces pages n’allaient nulle part (…) l’envahissent de leur poids et de leur creux ; la mâchoire bloquée, Fifi a du mal à respirer, le moindre élan créateur est prétexte à pervertir la feuille, à l’empêcher de s’exprimer librement ; elle la déchire, recommence, barre, froisse, recommence, jouissance d’une mécanique qui l’abâtardit et dont elle serait presque fière de soutenir l’atavique persistance, elle a la ténacité des crétins, Fifi, faut s’y faire… » (p. 248).

C’est ce lent et long travail – mémoriel et scriptural - en processus d’exploration continue avec ses souffrances et ses remords, mais non sans une certaine jouissance ambiguë – work in progress ? - qui leur[20]permet d’exposer comme l’évaluation de leur démarche :

« Quoi, nos anecdotes allaient se repositionner selon un principe de réalité, nos mythes et nos épopées se dématérialiser de plus belle ; va falloir ravaler notre clapet poly-identitaire, remonter le temps et le redescendre plus vite encore, hors de notre ascenseur Babel-Bordel pyramidal, quoi, tout redeviendrait Histoire, et notre loquacité, notre caqueterie légendaire irait se faire voir ?[21] »

CODA

 

Pour mettre un terme à ce propos qui tourne en commentaire… rappeler que le plaisir du texte ne s’acquiert qu’à sa lecture, à sa consommation sans limite, à cette sorte de jouissance que procurent les folies pertinentes de l’écriture, celles qui sont suffisamment puissantes et fertiles pour transformer les délires du verbe, des images et des mots en éclairs de lucidité sur les passions et les bonheurs des humains. Lisez « Melting Plot » ! 

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***

*

 

[1]Hommage à l’ouvrage éponyme d’Alejo Carpentier… Pour l’usage de la qualification baroque, voir infra, p. 4, note 12. 

[2]  Hölderlin, extrait deMnémosyne : 

‘‘Ein Zeichen sind wir, deutungslos, / Schmerzlos sind wir und haben fast / Die Sprache in der Fremde verloren.‘‘

Un signe sommes-nous, sans sens, / Sans souffrance, nous, et avons/ Perdu presque la langue à l'étranger. 

[3]Date à laquelle Nasser renvoie les étrangers d’Egypte pour un exil définitif :« Bon, on jette tout le monde à la mer, en un mot, tous les étrangers, pêle-mêle. (…) A la porte ! Yallah, yallah, barra, de hors ! Au suivant ! » (p. 297, 303).

[4]« Fascinans et tremendans », sont à la source du « sentiment religieux » le plus primitif, invitant dans le même geste à se prosterner, tête en avant, pour l‘adoration et à fuir, jambes en arrière, dans la terreur, à l’image de la posture du corps de l’orant dans le monde oriental…

[5]p. 140. 

[6]C’est l’intitulé même du chapitre 8 qui sera relancé et repris dans la variation-extension plus conceptuelle cette fois, au chapitre 11,  sous le thème « Parler en langues ». 

[7]p. 102. 

[8]p. 104

[9]p. 310. Cf. pp. 273-275, au chapitre 17 : Isis, Osiris et Horus, l’évocation du mythe et son intégration au récit par un point de couture extrêmement précis… et si justement ajusté  à l’histoire ! 

[10]Il est significatif dans ce récit de la « formation » de l’enfant que tout un chapitre (18, p. 283sq) intitulé « Ya Ghoula ! » soit consacré au développement des pouvoirs physiques, moraux et symboliques de la « courbache » cet « instrument d’assujettissement et d’humiliation largement utilisé en Egypte (…), objet de dérision et de sadisme se combinant pour le dressage des enfants, mais surtout la mise au pas des femmes et pas moins l’asservissement des opprimés et des fellahs. » 

[11]Liminaire, p. 13. 

[12]Un affectant le terme« baroque »  à ce chaos-concert…concerté, il faudrait préciser en quoi que le terme se justifie, si on l’entend autrement qu’avec la qualification superficielle et peu  performante par laquelle on l’emploie pour parle d’un état de chose, d’une œuvre  ou d’une situation déconcertante  - au sens propre d’échapper au‘concert’,  de le ‘dé-faire’ -, c’est-à-dire à ce qui est tenu pour concerté, donc bien conçu et certifié comme tel par une communauté, une époque, une tradition… Soit, une « bizarrerie ». 

Ici, la définition de l’art baroque  - dont la période s’étend en gros du début du XVIIe à la fin du 18esiècle, du moins en musique.  Le mot « baroque » vient vraisemblablement du portugaisbarrocoqui désigne des perles de forme irrégulière. Il fut choisi pour qualifier, au début de façon péjorative, l’architecture baroquevenue d’Italie… Il se caractérise notamment par l’usage du contrepoint, par l’accent mis sur l’expressivité accrue et l’importance accordée aux ornements. Il affectionne la réunion des contrastes et des oppositions (s’agissant de notes : brèves et longues, graves et aigus, sombres et claires. C’est au baroque que l’on doit l’émergence du concerto(italienconcertar : « dialoguer ») entreun soliste et le reste de l’orchestre ; ainsi que l’opposition entre pièces d’invention (prélude, toccata, fantaisie) et pièces construites (fugue).

Sans rien forcer, peut-on trouver  ces quelques caractéristiques du baroque en les confrontant à l’architecture de« Melting plot » ? La démarche, pour l’avoir tentée, n’a pu qu’enrichir mon plaisir de lecture !

[13]Ainsi qu’il est explicitement évoqué, p. 259 : « Ah, Seigneur,  faites que votre corps soit ma vie ! se lamentait la m’mâ de Fifi car, si nous étions faits pour les récits s’encastrant à n’en plus finir du Livre des Milleet Une Nuits (confubolatores  nocturni, dira l’éminent orientaliste), les nouveaux épisodes à débobiner allaient sacrément secouer nos débats, nos ébats… » 

[14]Jusqu’aux situations paroxystiques évoquées au terrible chapitre  18 :Ya Ghoula !, p.283sq.

[15]Méditant sur le« Broken French » de son père, alors que celui-ci est à l’hôpital en fin de vie :« Le moment venu, pardonnant au père une partie de ses offenses, elle éprouva une sorte de tendresse pour le roulement de ses ‘r’, sans le reproduire elle-même, un roulement presque marin lorsque, s’exprimant maladroitement, avec une douceur approximative, il la remerciait, la remerciait pur tout, enfin. » (p. 315)

[16]« Elle se demande si elle pourra recoller les morceaux, debout, sur la rive opposée, la traversée accomplie, où mère et fille ont l’air à présent de rescapées has been, n’ayant plus d’avenir ensemble. » (p. 319)  

[17]Le chapitre 17 :Isis, Osiris, Horus…,p. 273sq. Egalement, au chapitre 13 :Indiscrétions, Thot, les Bottes de Sept lieues, avec l’évocation du « dieu-emblème, qui convient aux eaux-troubles dans lesquelles s’embourbe l’enfant, le dieu luminaire de l’Ancienne Égypte, Thot, en forme d’Ibis, patron des scribes et gratte-papier avisé des interventions divines. Il inspire toutes sortes d’écritures et sépare les langages confus afin de les rendre plus limpides. Elle (Fifi) l’affectionne particulièrement, autant qu’elle peut se rapprocher d’un dieu quelconque… » (p. 220)

On retiendra que cette invocation se situe dans le contexte de l’évocation d’un frère mort à la naissance, « ’tit Léon, » : « Quel savoir-mourir, quelle humilité ce ‘tit Léon qui avait eu la grandeur d’âme de se voir glorifier vingt-quatre heures et de tirer, sans hésiter, sa révérence ! »  (p. 220) 

[18]Voir, 4ede couverture, les indications données par l’auteure sur ses engagements professionnels et militants. 

[19]p. 104. 

[20]Ce « leur » renverrait donc à la pluralité des voix dont est dotée l’auteure, comme image mémorisée et réactivée de la Fifi d’alors– à l’aide des carnets qui conservent les traces des notes contemporaines des événements – puis de lanarratrice– ou des narratrices, selon les divers états de l’écriture se faisant –, enfin, la voix de la Fifi adulteécrivant sous le couvert de la narratrice, sans oublier les voix des personnagesqui sont à leur manière, par-delà l’authenticité de leurs vécus historiques toujours « dits » et « mis en scène » par la voix de l’auteure… On peut évoquer sous ces aspects de la fabrication du texte littéraire – en l’offrant en hommage à l’auteure de « Melting Plot » –, la réflexion d’un Jacques  Derrida, lui aussi élevé en Algérie dans le contexte multilingue, mais dans l’interdit de disposer des autres langues et en interrogation sur son monolinguisme.  D’où la méditation très stimulante de sonouvrage : Le monolinguisme de l’autre ou la prothèse d'origine, Galilée, 1996, qui commence  ainsi  en énonçant la première contradiction, la première souffrance, générant la double contrainte, le ‘double bind’  linguistique (p. 13-14) :

- Imagine-le, figure-toi quelqu’un qui cultiverait le français. Ce qui s’appelle le français. Et que le français cultiverait. Et qui, citoyen français de surcroît, serait donc un sujet, comme on dit, de culture française. Or un jour ce sujet de culture française viendrait te dire, par exemple, en bon français: « Je n’ai qu'une langue, ce n'est pas la mienne. » 

Et encore, ou encore : « Je suis monolingue. Mon monolinguisme demeure, et je l’appelle ma demeure, et je le ressens comme tel, j’y reste et je l’habite. Il m’habite. Le monolinguisme dans lequel je respire, même, c’est pour moi l’élément.  (…) Or jamais cette langue, la seule que je sois ainsi voué à parler, tant que parler me sera possible, à la vie à la mort, cette seule langue, vois-tu, jamais ce ne sera la mienne. Jamais elle ne le fut en vérité. »

[21]p. 259.

Le poème, les traductions et transpositions sont de l’auteure.