A fleur de mots

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A fleur de mots ou La passion de l’écriture
Cécile Oumhani

A fleur de mots

« Pour nous, en touches légères et cependant profondes, [Cécile Oumhani] laisse se déployer les odeurs et les saveurs qui ont imprégné sa vie, les couleurs d’aurore capturées à l’orée d’un songe...

A fleur de mots ou La passion de l’écriture

« Pour nous, en touches légères et cependant profondes, [Cécile Oumhani] laisse se déployer les odeurs et les saveurs qui ont imprégné sa vie, les couleurs d’aurore capturées à l’orée d’un songe […] les multiples détours qui l’ont menée vers cette exigence à la fois terrible et féconde […] qui tourmente inlassablement ceux qui ont fait le choix du partage, le choix d’aller lucidement à la rencontre de l’autre par l’écriture. »

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Détails

Prix : 5 € TTC

2004 - 96 pages
ISBN : 2-914467-25-7

Extraits

Il n'est pas d'heure pour écrire, ni de répit pour le texte. On écrit partout, dans la cuisine devant un bol de thé, dans son jardin devant la rhubarbe, en regardant les voyageurs assis dans le wagon du métro et aussi pendant les heures d'insomnie en scrutant le plafond de la chambre silencieuse. Parce qu'on n'écrit pas seulement devant une feuille ou un écran d'ordinateur, même si les mots, les images s'envolent comme l'oiseau dès qu'il se sait observé. Il y a ces flux discrets mais constants qui portent le texte en train de naître et d'où émerge parfois l'inattendu, splendide herbe aquatique, à la fois gracieuse et muette, mais tellement fragile dès qu'elle est prise dans la rumeur du monde. Le texte se tisse d'une attention dévouée à l'infime qui se profile un instant, puis disparaît tout aussi vite à qui se laissera distraire. La passion d'écrire isole l'écrivain dans la solitude de son corps à corps avec l'écriture, une fois jetée la clef qui ouvre sur la demeure des autres au fond d'un lointain bocal, rempli de fleurs séchées et de galets. La passion d'écrire est don de soi et oubli du plaisir que donne le monde bruissant de la vie des autres. Elle demande une dureté qui peut aller jusqu'à la cruauté dans le rejet de ces présences qui dévasteraient le texte si on les accueillait là où l'écriture ne tolère aucun partage. Alors seulement peuvent apparaître les mots que l'on va dessiner sur la page et auxquels on va s'abandonner, sous peine de s'échouer très vite sur une rive incolore et insipide.  Il faut se laisser happer par la retraite requise par le texte pour surprendre la langue qui est la sienne, ce corps diaphane au souffle encore à peine perceptible, mais qui est le sien propre et qu'il faut retrouver, faute de quoi il demeurera insaisissable. Et lorsqu'enfin ses contours se laissent deviner, ne plus les quitter des yeux même pour regarder à la fenêtre... Car alors il s'évanouirait aussitôt. N'a-t-on pas accordé à Orphée de pouvoir ramener Eurydice parmi les vivants qu'à condition de ne pas se retourner pour la regarder ?  Au royaume des morts, au-delà du Styx... En un autre monde régi par d'autres lois... Et celui qui écrit franchit bien un seuil nouveau en acceptant de s'éloigner de la foule des vivants pour y rejoindre les êtres qui demandent sa présence, sous peine de cesser d'exister. Fasciné par les fragments d'apparente insignifiance, rivé à ce qu'ils éveillent de puissant et de mystérieux en lui, brûlant de les voir prendre forme puis s'incarner pour accomplir leur destinée... Et il retient son souffle de peur de perdre ce qui n'est encore que bribes, puis cherche fébrilement le furtif battement de vie auquel il lui faudra s'accorder s'il veut poursuivre le voyage de l'autre côté... Guetter, puis reconnaître afin de connaître ce qui est la logique d'un univers où il se glisse, à la poursuite de ses habitants et de leur être. Guetter, retenir ses gestes trop pétris d'un monde où ils se briseraient sans même que l'on s'en aperçoive...

     Écrire requiert l'effacement, sinon l'anéantissement de soi, pour espérer garder entre les mains ce qui fuit et cherche à s'échapper pour rejoindre l'insaisissable. Écrire demande que l'on se jette à corps perdu dans le texte, que l'on abandonne ce corps qui appartient au monde, celui qui n'est pas fait que de mots, celui où va s'enliser le rêve et la force de soulever le poids des formes existantes pour en espérer, en rêver de nouvelles. Il faut donc se perdre dans l'autre du texte, comme on voudrait se fondre dans l'être aimé, s'y abolir. Se perdre afin de laisser la passion d'écrire à l'œuvre... On s'absente du quotidien, de la coquille diurne qui est notre demeure pour laisser le champ libre à ce qui est violent, inconnu et va occuper la scène en se mettant à l'œuvre, donc au texte. Les mots ont un cheminement qui est le leur et nous les accompagnons, confiants voyageurs, légers comme des ombres, jusqu'en ces contrées où ils se bousculent, s'entrechoquent, où enfin, le langage de tous les jours se lézarde, s'effrite pour laisser apercevoir de possibles échappées d'où jaillira peut-être la tonalité ou la couleur de ce sens vers lequel nous tâtonnons, toute pesanteur abolie.

 

[…]

Écrire, au-delà du vide et de l’absence, d’une rive à l’autre, sans relâche, comme le sang qui bat dans nos veines, sans même que nous y pensions. Parce que le lieu ne cesse pas d’être, du simple fait qu’on se trouve de l’autre côté. Il étend sa toile sur tout ce qui subtilement règle les jours, ici ou là-bas. La mère n’a-t-elle pas transmis tant de choses sauvées de l’absence par sa seule présence et même dans son silence ? La vie qu’elle prenne lieu ici ou là-bas s’est tissée au fil des années sur l’une et l’autre rive. Le lieu n’en finit pas d’étendre sa toile et, plus de trente ans après, il a la fascination des chemins qui restent encore à faire, encore et toujours.

Écrire, parce que les mots ont retrouvé autrefois leur chair vive, parce qu’entre tous les lieux du début, celui-ci il faut le garder, parce que c’est par lui que vient le sens, par lui qu’il peut émerger. Écrire le lieu, parce qu’en lui, il n’est plus d’hésitation entre deux cercles où l’on ne sait pas qui l’on est. Et puis, écrire c’est échapper à la non-vie, c’est se serrer auprès des mots et espérer en eux, tout en sachant ce que leur rencontre a de fortuit et d’aléatoire. Fuir la non-vie où les mots s’échangent en écorces durcies, vidées de leur sens, noyées dans un fatras qui les étouffe. Échapper à la non-vie où l’on voudrait rendre l’intolérable, tolérable. Marcher en-deçà de ces espaces qui signent l’exil de l’émotion et du désir, enterrés vifs par la brutalité du quotidien.

Écrire, c’est aussi tracer un espace en marge des jours et des autres, parce que l’on signe un pacte avec les mots, celui par lequel on se donne entièrement à eux, quel que soit leur nature élusive et fuyante. Les mots surgis sur la page ne supportent pas la rumeur du monde et s’esquivent dès qu’une brèche est ouverte. Lorsque le jour se lève, il faut accepter le silence qu’ils exigent, savoir renoncer à la conversation qui commence autour du café du matin. Les mots demandent que l’on se fasse ombre pour les rejoindre en ces replis invisibles où il serait si facile de ne pas entendre leur bruissement. Ils imposent qu’on les rejoigne sans délai et sans compromission dans un face à face exclusif et nécessaire. Furtivement, ils se glissent hors de la nuit et la lueur trop crue du jour qui commence suffit à les mettre en fuite. […]