REVUE DE PRESSE

 

Edward Saïd, arabesques

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Edward Said, variations sur un poème, par Amina Bekkat

Présentation
À partir des vers d'un poème que Mahmoud Darwich écrivit pour lui, Amina Bekkat montre dans ce court essai, l'universalité d'Edward Wadie Saïd, ce grand honnête homme, au sens du Siècle des Lumières.

Né à Jérusalem en 1935 et mort en septembre 2003 à New York, Edward Saïd fut professeur de littérature comparée à l'Université de Columbia (USA). Son attitude existentielle est un hymne à la Culture, aux cultures sous toutes leurs formes. Ainsi peu de gens savent qu'il a créé, avec son ami argentino-israélien, Daniel Barenboïm, le West Eastern Divan Orchestra, composé de jeunes musiciens arabes, juifs et européens. Initiative qu'ils considéraient tous deux comme une "arme de construction massive"...

C'est cela et bien d'autres aspects de cette vie exceptionnelle et exemplaire que nous découvrons grâce à l'étude passionnante que nous livre ici l'auteure.

Extrait : « Si ton passé est expérience, fais du lendemain sens et vision ! »

Douloureuse appartenance que celle qui s'inscrit dans le passé et le «désormais plus». Edward Wadie Said, mort en septembre 2003, est né en 1935 à Jérusalem, en Palestine, terre qu'il a quittée avec tous les siens en 1947. «Pour les Palestiniens, écrit Elias Sanbar, commence alors le temps de l'absence.» Depuis lors, il vécut en exil, au Caire d'abord avec ses parents et ses quatre soeurs et enfin aux Etats-Unis sans cesser d'éprouver ce sentiment étrange de malaise et d'inconfort que connaît toute sa vie celui qui a perdu son pays natal. La Palestine deviendra pour lui un «souvenir mélancolique» et même lorsque, malade, il entreprendra de revenir sur les lieux de l'enfance en un pèlerinage mémoriel, cette gêne se fera sentir et il restera toujours en décalage, à part, out of place.

«Vers le début du printemps 1948, toute ma famille avait été balayée de cette région, contrainte depuis lors à vivre en exil.» Les maisons de l'enfance étaient désormais occupées par de nouveaux habitants. Et lors de ce retour sur les traces du passé, les larmes accompagnent «ce deuil d'une époque révolue». Mahmoud Darwich peut alors se laisser aller à rêver dans une douloureuse interrogation :

T'es-tu infiltré dans hier, le jour où tu t'es rendu à la maison, à ta maison, à Jérusalem, dans le quartier de Tâlibiya ?

La réponse est désespérément triste :

Tel le mendiant je me suis tenu à la porte. Demanderai-je à des inconnus qui dorment dans mon lit la permission de me rendre visite à moi-même cinq minutes ? Me courberai-je avec respect devant les occupants de mon rêve d'enfance ? [...] Me diront-ils : pas de place pour deux rêves dans le même lit.

A propos de l'Auteur:

Amina Azza Bekkat est née à Toulouse (France). Professeur à l'université de Blida en Algérie, elle enseigne la littérature comparée et les littératures d'Afrique.

Radio Orient le 25 avril 2007-Mon père

Radio Orient - Djilali Bencheikh - 25 avril 2007

 Lointain et pourtant proche ce père jamais ne m'a quittée. La fierté d'être sa fille enracinée dans le bleu si franc et limpide de son regard dans sa sévérité affectueuse dans ses taquineries et ses bons moments fréquents genre : tu la sors bonne et je l'avale de grâce La Sorbonne et le Val de Grâce, deux lieux de référence humoristique pour ce monument nommé Alexandre Chaulet tel qu'il apparaît dans le regard de sa fille, l'universitaire essayiste Christiane Chaulet Achour.

 Portrait d'une immense personnalité par sa fille. Exercice délicat et sensible auquel la romancière Leïla Sebbar a soumis une trentaine de femmes des deux rives de la Méditerranée. Cela donne un ouvrage intitulé sobrement Mon père et paru aux Ed. Chèvre-feuille étoilée. Un recueil singulier traversé de blessures et de passion, construit du matériau de la tendresse avec la truelle de l'exigence. L'entreprise bien délicate a mobilisé des romancières, des poètes, des philosophes, des psychanalystes, des journalistes toutes redevenues enfants, bent, fille à papa, dans le bon sens du terme. Difficile de les citer toutes. Certaines sont célèbres comme la psy Alice Cherki ou encore Fanny Colonna, Annie Cohen, Dalila Morsli, Clémence Boulouque, Karima Berger, Sophie Bessis.

 Ce dense recueil de pulsations filiales est préfacé par l'écrivain Nourredine Saadi. Le seul homme de l'ouvrage assure que la force de ces textes est dans leur vérité, la valeur de la sincérité. Ils nous donnent à lire un imaginaire féminin, qui va bien au-delà de la simple identité sexuelle des auteures. Bien vu.

 Confirmation par ces mots de Zeynab Laouedj qui écrit : Cher père, je te demande pardon. Moi ta fille, j'ai essayé de dire toutes les douleurs sauf la tienne. Sentiment partagé sans doute par la chanteuse poétesse Sapho : Un père cela tisse une jeune fille. Un père cela tresse tout son être, cela inscrit son pas, sa tenue, sa présence au monde, le port de tête.

 En tout cas, quelle responsabilité, écrasante, pour les deux : Mon père ce héros au regard si doux. C'est à Victor Hugo que se réfère Lucienne Martini pour évoquer Christophe Garriga, l'auteur de ses jours.

 Son Visage sans nom, écrit subtilement la romancière Tassadit Imache qui nous confie que si elle a perdu depuis longtemps le visage de son père, son nom lui demeure...

 Que dire de Leïla Sebbar qui n'a pas eu assez d'un livre pour expliquer qu'elle ne parle pas la langue de son père. Sans doute pour dire que tous les autres signes la reliaient à lui. Et notamment la chanson dont les mesures en arabe le restituent sublimement. La photo du jeune père qui accompagne le texte, principe de l'ouvrage, montre une étrange ressemblance physique avec la fille adolescente. La photo masque-t-elle la pudeur, la façon de nommer et qui tourmente Zineb Labidi : Au lycée, dit-elle, j'écrivais cher père au début de la lettre hebdomadaire : Je n'aurai jamais tenté Papa qui impliquait une proximité que je ne pouvais imaginer dans la langue de l'écrit...

 Je ne l'ai jamais appelé par son prénom Jean, confirme Fanny Colonna. Et pourtant, dit-elle, c'est ce qui me vient d'abord à l'esprit. L'autre algérienne Maïssa Bey évoque, elle, par des scènes d'enfance, le souvenir de son père Yacoub Benameur. Et voilà un patronyme dévoilé ! Est-ce indécent de parler de son père ou plutôt de sa mort s'interroge la marocaine Rajae à propos du sien Ahmed Benchemsi.

 Béret basque et turban blanc, la conteuse Nora Aceval transcrit par ce double signe la dualité de son père né en 1888 en Algérie.

 Cet ouvrage fait vivre le père à travers des mots tremblés mais aussi une collection de photos d'époques magnifiques. Et parfois il meurt, et c'est le gouffre. On dit Twafa en arabe.

 Et la sociologue Behja Traversac qui a coordonné la collecte avec Leïla Sebbar le dit d'une formule magnifique : Il s'est accompli. Une formule qui conjugue le passé en arabe. Grammaticalement et poétiquement. 

 Voilà. Cela s'appelle Mon père. Un recueil de témoignages collectés par Leïla Sebbar et c'est aux Ed. Chèvre-feuille étoilée.

La gazette le 19 avril 2007-Mon père

 Le père unique

Toutes les femmes, tous les hommes devraient lire ce livre qui pourrait intéresser tout autant les historiens. « Mon père » [...] Elles écrivent le père, elles écrivent au père. Le résultat est d'une très grande richesse. D'abord, ces femmes jouent à fond le jeu du dévoilement . C'est cru. Et cela balaye énergiquement la pudeur supposée des relations pères-filles dans ces cultures-là.

Un silence règne particulièrement au Maghreb rappelle-t-on au début du livre. Mais non c'est un fleuve d'amour. Le livre est traversé par le désir. Le désir du père. « Je danse avec un garçon qui ressemble comme mon père à Humphrey Bogart . Coup de foudre. » écrit l'une d'entre elles. Et c'est aussi un livre traversé par l'histoire. Tous ces pères adorés, célébrés dans un même élan sensuel (Je suis issue, tissu de toi, écrit Sapho) sont aussi des produits de l'histoire : grands commis de l'élite coloniale, pieds noirs, harkis, indépendantistes, membres du FLN, indigènes, ouvriers arabes de la première vague d'immigration, dignitaires raffinés des régimes postcoloniaux... Souvent broyés par l'histoire. A côté du désir, donc, la tragédie. « Mon père » fait défiler des pères déclassés, humiliés, suicidés, (le juge anti-terroriste Boulouque, de son vrai nom Boulouk-Bachi), des pères assassinés ou morts à petit feu de l'exil. « Il était grand, silencieux, cultivé et peu bavard. Harki. Il s'est suicidé. » écrit Zahia Rahmani.

Mon père repose maintenant dans un livre

Il y a donc une douleur infinie à évoquer ces « daddas ». La mémoire est pénible et elle est floue. Les photos sont précieuses. « Les photos me servent de mémoire » explique Christiane Chaulet- Achour. Chaque texte est précédé d'un cliché du père dont certains datent d'un siècle.

S'opère ainsi sous nos yeux le formidable travail de mémoire de ces femmes entre deux cultures, ni totalement algériennes ou marocaines ou tunisiennes. Qui se sont construites sur des gouffres. « Je suis une orientale désorientée » écrit Annie Cohen. Le père est la part manquante, c'est le père patrie. Pour moi l'Algérie, c'est mon père écrit Lucienne Martini.

Mais plus que le père , au-delà du père, il y a l'écriture qui apaise, recolle les morceaux, enracine. « L'écriture, c'est mon sol » confie Madeleine Laïk. Ces femmes le croient, la plupart l'ont expérimenté. A la manière psychanalyste on pourrait dire qu'en écrivant, elles prennent la place du père. Elles le savent bien. Mais surtout elles leur offrent une revanche, une dignité et l'éternité des livres qui en vaut bien d'autres.

Clémence Boulouque le dit parfaitement bien : « J'ai écrit. Les cris ses sont tus. J'ai écrit l'histoire de mon père qui repose maintenant dans un livre. »

La presse littéraire le 2 Avril 2007-Mon père

Le Maghreb des pères

Par Rafik DARRAGI

Le titre du nouvel ouvrage publié en janvier dernier par la maison d'édition Chèvre-feuille étoilée de Montpellier frappe par sa simplicité : Mon père (1). C'est un bel ouvrage collectif qui réunit trente et une contributions de femmes, exclusivement, portant sur le thème du père.

Chacune y parle de son père. Et, en effet, comme ces femmes sont originaires des «trois cultures du Maghreb», il s'agit donc bel et bien d'une véritable «fresque du Maghreb des pères», qu'elles nous offrent, photos à l'appui. Etant donné l'âge de la plupart de ces collaboratrices, cette fresque correspond aux années 40 et 50, c'est-à-dire une période riche en événements marquants de l'histoire du Maghreb.
Les Editions Chèvre-feuille étoilée s'étaient déjà penchées sur ce thème. Leur publication, La Revue Etoiles d'encre, La revue de femmes en Méditerranée, a récemment consacré un numéro exclusivement à la quête du père, qui a réuni une pléiade d'auteures confirmées et depuis longtemps reconnues comme Maïssa Bey, Christiane Chaulet-Achour ou encore Leïla Sebbar.(2)
C'est, en fait, cette dernière, Leïla Sebbar, qui est la directrice de ce nouvel ouvrage. Elle y signe par ailleurs une nouvelle, «Il chante en arabe». Un chant nostalgique entendu un jour dans la rue et qui déclenche un retour vers l'univers ludique de l'enfance, rappelant à l'auteure une mélodie orientale que son père chantonnait en se rasant : «Vers la lumière, la brise de l'enfance...». Des sauts dans le passé qui révèlent des secrets parfois tendres, parfois lourds, tantil est vrai que l'univers ludique de l'enfance reste inséparable de la figure paternelle.
C'est à partir non pas d'une mélodie mais d'une photo que notre compatriote, la poétesse Amina Saïd, évoque son retour à ce monde de l'enfance. Son texte, «Sur la rive de nos temps respectifs», qui tranche par son style poétique, est un cri de douleur mais aussi un émouvant témoignage de piété filiale :
Dis-toi que nous n'en finissons pas de naître.
Mais que les morts, eux, ont fini de mourir.
Reprenant, en conclusion, ces vers de Louis-René des Forets, mis en exergue, Amina ajoute ces mots à l'adresse de son père :
«Une fois encore, toi, mon père, mon trop semblable, sur le chemin tu me précèdes, et nous nous inscrivons dans ce qu'on veut appeler "l'ordre des choses". Je suis sur cette rive, et c'est comme si la distance garantissait ta présence. Je reviendrai. Non sans douleur...Chacun sur la rive de nos temps respectifs, toi tu as fini de mourir, moi, je n'en finis pas de naître, à ton image» (pp.275-76).

«Fixations affectives»

Bien entendu, on retrouve dans Mon père l'incontournable Maïssa Bey. L'auteure de Entendez-vous dans les montagnes, livre-témoignage sur la vie de son père, torturé puis exécuté durant la guerre d'Algérie, avait déjà contribué à la rubrique «Variations sur le père»du n° 27-28 de la revue Etoiles d'encre. Comme elle l'avouait alors, sa nouvelle, «Mes pairs», était née tout naturellement d'une envie de suivre «les traces laissées par les premières impressions de l'enfance, ce que l'on nomme en termes savants:"les fixations affectives"». (p.187). (Cf. La Presse du 20/11/06).

Maïssa Bey revient sur ces «fixations affectives». Comme le titre «Fragment» de sa contribution l'indique, la perception y est très fragmentée. Dans une narration où rien ne vient estomper l'effet tragique, des brèches de la mémoire surgissent tout d'abord des images de bonheur, du temps où la petite fille jouait avec son père à la balançoire, à la plage ou encore dans la ferme parentale; puis le souvenir lancinant, cruel de cette soirée où des soldats ont envahi la maison, vidant tout sur leur passage avant de repartir, emmenant avec eux son père qu'elle ne reverra jamais plus. 
Autre témoignage d'un vécu douloureux : celui de Samira Negrouche. Il tranche avec les autres textes car il ne s'agit plus de souffrances dues à la guerre ou à la mort comme l'œuvre de Maïssa Bey, de Leïla Sebbar ou de Christiane Chaulet-Achour. Il s'agit surtout du comportement anormal d'un père que sa propre fille définit comme «ce passé présent» ou encore comme «une métaphore» tant il est vrai qu'elle ne l'a «jamais rencontré» ni dans ses «attentes d'enfant» ni dans sa «conscience d'adulte» (p.237).

Selon l'écrivain Noureddine Saâdi, qui a signé la préface de ce livre, toutes les contributions qui sont, précisons-le, inédites, suggèrent, une «vérité narrative» qui «met à bas les stéréotypes et les discours convenus de nos sociétés» car elle dévoile «ce caché, cette ombre de la filiation dans le féminin, la part intérieure des pères quand l'extérieur est le devoir être viril» (p.8).

Autant de voix, donc, contre toutes les formes de proscription de la femme, en particulier ce silence et ce confinement qu'on veut lui imposer au nom de la pudeur. Aucune auteure ne semble se focaliser sur un modèle d'écriture conventionnelle. L'engagement personnel perce dans toutes les contributions, comme s'il n'y avait qu'un seul désir qui les anime: aller à contre-courant des normes dites prudentes ou conformistes. Attitude ô combien compréhensible, car, dans la mesure où la projection autobiographique produit souvent un effet sécurisant, il ne s'agit plus d'équilibre; il ne s'agit plus de concilier la libre- pensée et les limites assignées à l'écriture féminine. Dès lors qu'il devient matière à littérature, qu'il se nourrit de souvenirs longtemps enfouis, l'écrit intime ne se confond-il pas tout naturellement avec la vie? 

R.D.

http://www.rafikdarragi.com/
__________________
(1) Mon père, textes inédits recueillis par Leïla Sebbar, Editions Chèvre-feuille étoilée, 352 pages.
(2) Des Filles et des Pères, Etoiles d'encre, n° 27-28, Editions Chèvre-feuille étoilée, 287 pages.

sitartmag.com-Mon père

La voie du père

« Je ne veux plus parler de mon père, je ne veux plus écrire sur mon père, je ne sais plus, je n'en peux plus, j'ai tout dit. », écrit Annie Cohen, l'une des trente et une femmes signataires de ce recueil. Leur point commun ? Toutes ont choisi les mots - professeurs, écrivains, chercheuses, psychiatres, conteuses etc. - et toutes sont filles d'un père né au Maghreb : «Assis entre trois cultures, jamais très à l'aise dans les brefs séjours faits en France, mais complètement chez lui dans les voûtes du port d'Alger où il calibrait les lentilles, triait les pois chiches et ventilait les caroubes. » (Alice Cherki) En préface à l'ouvrage, Nourredine Saadi éclaire ce choix en citant une phrase de Julia Kristeva : « L'écriture est une prise de pouvoir : s'arracher à un réceptacle maternel et prendre la place paternelle par la Loi. » On comprend donc d'emblée l'envie de Leïla Sebbar de donner l'opportunité à ces femmes de lettres de saisir leur plume pour rendre hommage au père.

Sous forme de lettres, d'évocations ou de portraits - Karima Berger se glisse même dans la peau de son père -, illustrés d'une photo unique, chacune dit le père : son aura - « ... et j'étais si fière, petite fille, de le voir s'engouffrer au milieu d'un flot de cavaliers en burnous dans le lit d'un oued étroit, enveloppés tout pareillement d'un tourbillon de poudre. » Fanny Colonna -, sa présence - « La présence de papa est rassurante et enveloppante. » Christiane chaulet Achour -, ses convictions - « Pour mon père, les études étaient sacrées. » Dalila Morsly - son absence - « Je l'ai vu trois fois, la quatrième pour l'enterrer. » Samira Negrouche -, son nom - « Il se trouve que je « porte » toujours le nom de mon père : par là je me situe plutôt du côté des garçons et m'affirme contre le destin qui voue toute fille à le perdre un jour. » Nouria Boukhobza -, sa transmission - « J'ai perdu depuis longtemps le visage de mon père. Le nom étranger de mon père demeure. Et de lui sont venus les prénoms de ses petits-enfants. »Tassadit Imache.

Mais c'est entre les lignes, entre les mots - pour la plupart posthumes - que jaillit toute la complexité du rapport père-fille, fait d'amour absolu - « Ta mort fut aussi la mienne. Je vécus dans l'intimité irrespirable de ton absence. Le manque devint ma place. » Rajae Benchemsi -, d'interdits et de pudeur ; relation qui a plus à voir avec le silence que les mots, un silence comme une peau fine sur un coeur à vif. « (...) je suis issue, tissu de toi, cela ne fait aucun doute... » écrit la chanteuse Sapho.

 

 

 

 

Maïa Brami

Née en 1976, Maïa Brami est écrivain - pour petits, moyens et grands! - et journaliste.

 

La gazette le 26 juillet 2007-Ma mère toute bue

Le mal de mère

Valéry Meynadier est peu repérée dans le sérail littéraire montpelliérain et c’est dommage. Nouvelliste, scénariste, comédienne, elle publie un livre poignant sur la déchéance d’une mère. Son éditeur, les éditions chèvre-feuille étoilée, juge bon de dire qu’elle a commencé à écrire sur une table de cuisien et que sa mère lui manquait. Elle n’a plus jamais arrêté »

Ce genre d’indication atteste d’un possible caractère autobiographique du livre à lire, du moins on le croit. Livre terrible, parfois insupportable. Une souffrance à jet continu écrase l’intrigue. Il ne s’y passe rien sauf la chute de deux êtres : une mère et sa fille dans un univers glauque de banlieue. J’ai peur de ma mère comme du haut d’une tour. Peur qu’elle ne me fasse tomber dans une chute irréversible. J’ai déjà commencé de tomber. Tout ça c’est la tour, il ne fallait pas déménager. » La fille est enfermée dans le mal de sa mère qui boit. Le livre est construit sur l’impossible différenciation entre les deux êtres. Sur leur haine : Tu ne m’inspires plus que dégoût, plus fort que moi, comme une crampe, une nausée incontrôlable et combien plus encore me dégoûte ce dégoût que je ressens de ma mère »

« Tu ne m’inspires plus que dégoût »

Sur leur amour : la fille aime le ventre divin d’où elle vient même transfiguré en loque. Puante et prête à tout pour un verre. « mais mon corps aime ma mère. Il est né d’elle » écrit la narratrice dans une exercice de douloureuse lucidité.

C’est une mère qui donne la mort et c’est inconcevable. « Je suis en phase terminale de ma mère. J’y laisse toutes mes forces »

Quel livre ! Il n’est pas facile d’y adhérer. On est en présence d’un auteur religieux. Valéry Meynadier paraît avoir une foi totale dans l’écriture. Ses confidences d’une violence sans fin sont faites pour réparer, pour sauver. Tout l’indique. Mais écrire sauve-t-il ? Ce livre est un acte totale et solitaire qui place le lecteur dans une position difficile mais il percute.

Valérie Hernandez

 

 

Hérault du jour du Dimanche 1er juillet 2007-Ma mère toute bue

Chèvre Feuille Etoilée « Ma mère toute bue » premier roman de Valéry Meynadier

La force d'une écriture qui se déverse

Dans le titre du premier roman de Valéry Meynadier se logent déjà deux des personnages du récit. Mais c'est le « Je » de la narratrice qui nous fait pénétrer par la fulgurance de l'écriture dans la blessure de Gab, une blessure de l'enfant adolescente qui remplit tout son espace jusqu'à lui enlever le souffle, en la jetant dans les bras du haut mal, l'épilepsie. Je et Gab, mère-Céleste, un dédoublement dont l'alcool se joue et qui joue l'alcool.

Le jeu de vie et de mort est là, en phrases courtes, en feuillets, écritures de l'angoisse de l'impossibilité à couper le cordon ombilical où coule plus de Ricard que de sang pur...

« Si la mère était au choix, je prendrais plutôt une mère maquerelle plutôt qu'une mère alcoolique, une marâtre contre laquelle me battre sans que pitié m'assaille »

Toute honte bue.

« Elle m'a vidée comme bouteille bue si bien vidée qu'après bouteille se brise et jamais plus je ne remplirai »

La solitude, la différence, l'indifférence, les maladies, les hôpitaux, la Zouzou- « Wouf-Wouf, devenir ta chienne, dis-moi. », - tout est à vif chez Gab :

« Je me suis coupée en quatre pour te dissuader de boire »

La douleur est dans le mot, couper expression figurée qui se réalise en fin de phrase : « tout n'a servi à rien, jusqu'au chantage mis à exécution, je me suis coupé les veines avec un tesson de la bouteille que tu avais dans le ventre »

Le ventre, et le cordon, réfugiée chez Eléo ce sera le fil du téléphone.

Cette lente descente aux enfers, ne nous épargne rien, ni la prostitution, ni sa cause, ni les gueule de bois, ni le vomi, mais avec pudeur et grâce à l'écriture de Valéry Meynadier, la brûlante et lancinante plaie jamais fermée se mue en un lien autre, profondément humain, celui que la mémoire conservera : « Ah vision adorée, longtemps, je vais te choyer joyau de ma mémoire, sachant déjà ta précarité, je me gave de toi, d'autres souvenirs attendent, je sais, qu'ils attendent, en attendant, je te savoure. »

« Ma mère toute bue » est l'histoire d'une chute, lente et irréversible.

« J'ai peur de ma mère comme du haut d'une tour. » Suivez Gab, l'écriture relève des chutes.

Rose Blin-Mioch

 

 

La gazette- Montpellier le 19 avril 2007-Mon père

Le père unique

Toutes les femmes, tous les hommes devraient lire ce livre qui pourrait intéresser tout autant les historiens. « Mon père » [...] Elles écrivent le père, elles écrivent au père. Le résultat est d'une très grande richesse. D'abord, ces femmes jouent à fond le jeu du dévoilement . C'est cru. Et cela balaye énergiquement la pudeur supposée des relations pères-filles dans ces cultures-là.

Un silence règne particulièrement au Maghreb rappelle-t-on au début du livre. Mais non c'est un fleuve d'amour. Le livre est traversé par le désir. Le désir du père. « Je danse avec un garçon qui ressemble comme mon père à Humphrey Bogart . Coup de foudre. » écrit l'une d'entre elles. Et c'est aussi un livre traversé par l'histoire. Tous ces pères adorés, célébrés dans un même élan sensuel (Je suis issue, tissu de toi, écrit Sapho) sont aussi des produits de l'histoire : grands commis de l'élite coloniale, pieds noirs, harkis, indépendantistes, membres du FLN, indigènes, ouvriers arabes de la première vague d'immigration, dignitaires raffinés des régimes postcoloniaux... Souvent broyés par l'histoire. A côté du désir, donc, la tragédie. « Mon père » fait défiler des pères déclassés, humiliés, suicidés, (le juge anti-terroriste Boulouque, de son vrai nom Boulouk-Bachi), des pères assassinés ou morts à petit feu de l'exil. « Il était grand, silencieux, cultivé et peu bavard. Harki. Il s'est suicidé. » écrit Zahia Rahmani.

Mon père repose maintenant dans un livre

Il y a donc une douleur infinie à évoquer ces « daddas ». La mémoire est pénible et elle est floue. Les photos sont précieuses. « Les photos me servent de mémoire » explique Christiane Chaulet- Achour.  Chaque texte est précédé d'un cliché du père dont certains datent d'un siècle.

S'opère ainsi sous nos yeux le formidable travail de mémoire  de ces femmes entre deux cultures, ni totalement algériennes ou marocaines ou tunisiennes.  Qui se sont construites sur des gouffres. «  Je suis une orientale désorientée » écrit Annie Cohen. Le père est la part manquante, c'est le père patrie. Pour moi l'Algérie, c'est mon père écrit Lucienne Martini.

Mais plus que le père , au-delà du père, il y a l'écriture qui apaise, recolle les morceaux, enracine. « L'écriture, c'est mon sol » confie Madeleine Laïk. Ces femmes le croient, la plupart l'ont expérimenté. A la manière psychanalyste on pourrait dire qu'en écrivant, elles prennent la place du père. Elles le savent bien. Mais surtout elles leur offrent une revanche, une dignité et l'éternité des livres qui en vaut bien d'autres.

Clémence Boulouque le dit parfaitement bien : « J'ai écrit. Les cris ses sont tus. J'ai écrit l'histoire de mon père qui repose maintenant dans un livre. »

Valérie Hernandez

La presse de Tunisie-Etoiles d'encre Poésie et révolte

Critique artistique & littéraire:

La Presse de Tunisie - Lundi 23 Mai 2005

Un cri du cœur

"Pour nous, fonder et animer une revue implique le fait d'aimer le monde et les êtres qui le peuplent", ces paroles de Patrick Navaï, le dynamique directeur de la revue Migraphonies, me sont revenues à la lecture du nouveau numéro de la Revue des femmes en Méditerranée, Etoiles d'Encre. Au vu des diverses contributions, riches et variées, le titre de ce numéro, 'Poésie et révolte', nous semble fort approprié. Nous avons eu déjà l'occasion, mais il y a longtemps, d'évoquer le ton franchement combatif de cette revue féminine (cf. La Presse de Tunisie du 3 mars 2003). Cette fois également, la revue fait feu de tout bois. D'abord la présentation et l'impact visuel : poèmes, nouvelles, extraits d'œuvres, critiques, peintures, dessins, placards publicitaires, reportages, photographies, se mêlent et s'entremêlent. Faut-il le souligner ? Le sens esthétique s'accommode fort bien de cette présentation originale. D'ailleurs, même les auteurs aménagent la présentation de l'écriture poétique à leur propre convenance, en toute liberté. C'est le cas de Dominique Le Boucher avec son poème "Turquoisent le soleil", dédié à "Jean Sénac le soleil assassiné"; Brigitte Lagoutte avec ses poèmes illustrés, Behja Traversac "Te souviens-tu de décembre" (p.106) dont la présentation rappelle le poème de Lou Vernet : 'Choses qui font la Haine', ou encore les incomparables entre-chats esquissées par Arlettes Laflèche Crohem dans son récit "Instants à New York".(p.110-17) Seul le poème "Le Poète révolté", de la Tunisienne Mélika Golcem Ben Redjeb, tranche par sa structure très classique. A la versification - des alexandrins parfaits à l'amplitude hugolienne - s'ajoute l'alternance judicieuse non seulement de la rime mais aussi du trochée et de l'iambe au début du vers. Vivre la poésie n'a rien d'anodin Ensuite le thème lui-même. Si des voix, comme celles de Mélika Golcem Ben Redjeb, d'Anne Lanta, de Maïssa Bey, de Geneviève Briot, ou encore de Monique Lorenté, s'élèvent ouvertement contre l'injustice et l'intolérance, le point de convergence reste néanmoins l'acte poétique, et par extension, l'amour qu'il sous-tend. En effet, ce que toutes ces auteurs présentent dans cette revue comme expressions de révolte est, avant tout, un cri du cœur, un témoignage d'amour non seulement pour la poésie ("La poésie est révolte contre le monde, passionnée de ce qui est plus loin et de ce qui fait sens. Elle est refus et ébauche d'un nouvel art de vivre... Vivre la poésie et la dire n'a rien d'anodin" Cécile Oumhani, p.17), mais également pour tous les sujets abordés : pour la Palestine ("en cet instant, le temps s'estompe", Behja Traversac, p.193 ), pour Arafat ("un homme que j'ai aimé... Un homme que j'ai aimé un jour de septembre 1993 pour avoir fait ce choix insensé et incroyable d'une main ouverte alors que les anciens ghettos dressaient haut leurs murs de haine..." Dominique Le Boucher, p.192) ou encore et surtout pour la femme que symbolisent ici le personnage de Djamila, la Palestinienne (p.174) et Samira Bellil, l'auteur de Dans L'Enfer des tournantes, aujourd'hui disparue (p.200-208), deux femmes blessées injustement dans leur chair.
Pour preuve, si besoin est, le premier texte de la revue, le poème de Dominique Le Boucher, "Or Noir", consacré à Rimbaud, commence ainsi : Aimer, aimer. Mais il avait tout aimé Téma Bey, dans son article "A l'école de la poésie" est encore plus explicite : " ...La poésie qui se bat est ...empreinte de tendresse, d'amour et de fraternité, valeurs universelles qui rapprochent les hommes et les mobilisent contre le mal. Portant sur mes lèvres, comme un blasphème récalcitrant, l'implacable verbe aimer", déclare T. Djaout (p 64). La terre est ma patrie Autre cri d'amour, ces lettres insérées judicieusement au beau milieu de la revue : celle d'abord, de Marie-Noël Arras à sa "chère Domie" ( p.97) , sublimant les efforts déployés par l'Association des femmes de Bel Abbès pour développer la créativité culturelle dans cette ville; celle, ensuite, de Cécile Oumhani, "à une amie turque", où la poétesse proclame haut et fort son ardent désir de communion avec les différents peuples du monde entier : "J'attends de te revoir dans une Méditerranée aux rives plurielles, une Europe tissée de fils multiples, scintillant de proximités aux couleurs à la fois nouvelles et anciennes. Je crois que ce sont la rencontre des êtres humains et l'élan irrépressible de la création qui balaieront les spectres que certains dressent comme preuve d'un gouffre où nous serions voués à nous perdre en nous rapprochant"( p.105). "La terre est ma patrie et l'humanité ma famille", disait Gibran. Alors que dans le sillage de la mondialisation, la perception de la différence va en s'accentuant, à l'heure où l'individu a de plus en plus tendance à se retrancher sur lui-même et à rejeter le dialogue, c'est un baume que d'entendre ces poètes. Comme Migraphonies, l'autre revue citée plus haut, Etoiles d'Encre ambitionne, elle aussi, de dissiper l'incompréhension entre les individus, non pas par des vitupérations enflammées mais tout simplement par les voies que balisent la tendresse et l'amour d'autrui. Anatole France ne disait-il pas dans son délicieux Jardin d'Epicure : Les poètes nous aident à aimer; ils ne servent qu'à cela. Et c'est un assez bel emploi de leur vanité délicieuse.

Rafik DARRAGI
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Etoiles d'Encre, Revue de femmes en Méditerranée, n° 21-22 Poésie et révolte. Editions Chèvre-Feuille étoilée, 240 pages.

accents-poetiques.com-A fleurs de mots

À propos d' À fleurs de mots

Lecture et écriture sont le lieu d'échanges complexes et émouvants, ce qui nous rattache profondément les uns aux autres dans un monde où nous nous sentons trop souvent isolés, même lorsque nous sommes apparemment pris dans ce que nous appelons des conversations. Lecture et écriture donnent lieu à des rencontres après lesquelles nous ne serons plus jamais les mêmes. » p.64

J'ai choisi cette citation parce que je la trouve représentative des échanges, des rencontres qui ont lieu sur A.P. et sur d'autres sites littéraires mais aussi parce que Cécile Oumhani souligne le lien profond qui unie lecture et écriture, ce constant apport de l'écrit qui ne peut être sans un lu. Cela devrait interpeller bien des membres de notre petit groupe d'amateurs.

Dans son petit ouvrage A fleur de mots - la passion de l'écriture, l'auteure nous livre ses réflexions d'écrivain, définit ce qu'est pour elle le travail d'écriture qui, bien plus qu'un travail, est un voyage, une quête dans les limbes encrées de mots. La page est un lieu en mouvance, un "centre perdu", un "centre impossible", un "lieu décentré", une relation intime avec les langues qui nous traversent (je crois que nous ne pouvons pas être habité par une langue car toute langue est nomade, en dérive constante). Cécile Oumhani nous invite à la découverte de "rives multiples" .
"L'écrivain est habité de mots, de voix et de chemins étranges et il parcourt leurs espaces. Car l'écriture est aussi un voyage où nous avançons sans garde-fou au bord de ravins qui nous coupent le souffle, sur les traces d'êtres qui nous sont à la fois proches et inconnus." p.78

Je vous propose donc d'aller à la rencontre de cette auteure aux rives multiples qui n'a pour seule ancre que son écriture, pour seul voilier ses pages et pour seule voile que sa plume emportée loin toujours loin plus loin par la brise marine, une auteure que j'ai eu la chance de rencontrer sur la rive maghrébine du colloque qui a eu lieu à Leipzig et dont les grains de sable littéraires ne quittent pas mes poches, comme des galets.

Dont on ne veut se séparer.

Féludorée
 http://www.accents-poetiques.com
Cécile Oumhani
A Fleurs de mots - La passion de l'écriture

Editions Chèvre-Feuille étoilée

Liberté -15 septembre 2004-Le voile est-il isalmique

Edition du : 15 / 9 / 2004
Coup de cœur du salondu Livre d'Alger
"Le voile est-il islamique ?" de Abdelkrim Kacem
Par Belloula Nassira

En voilà un livre petit par le format mais grand par le contenu qui pose une question d'actualité, une question qui a et ne cesse de déchaîner les passions. La question du voile islamique ou comment le corps des femmes est devenu un enjeu de pouvoir. Quatorze siècles après l'avènement de l'islam, les musulmans ne savent toujours pas quoi ni comment doivent s'habiller leurs femmes, négligeant ainsi d'autres questions plus capitales, rendant et tournant sans cesse autour du corps, de la voix, de l'existence même des femmes, les obligeant, par de mauvaises interprétations du Coran, à se confiner dans un obscurantisme et une acculturation qui commence par l'habillement. Abdelaziz Kacem, écrivain et poète tunisien, tente avec des mots simples, en faisant appel à des références savamment choisies pour éviter des amalgames, de répondre à la question difficile : Le voile est-il vraiment islamique ? Une lecture de cet ouvrage nous éclaire sur les relations entre le Coran et le voile où l'auteur tente une approche explicative du contenu des deux versets coraniques sur lesquels le port du voile est fondé arbitrairement, écrit-il, et sur le sens social de ces deux versets qui restent inséparables du contexte de l'époque.

N. B.

Le voile est-il islamique ? de Abdelaziz Kacem. Les éditions (voir stand aussi) du Chèvrefeuille étoilée. 71 pages

El Watan - 21 avril 2003-Filles du Silence

IBN ZEYDOUN-REPRÉSENTATION DE THÉÂTR’ELLES / Maïssa Bey, mère du silence

La pièce de théâtre Filles du silence, mise en scène par Jocelyne Carmichael, a été présentée, samedi soir, à la salle Ibn Zeydoun de Riadh El Feth. Adaptée du roman autobiographique de Maïssa Bey intitulé Cette fille-là aux éditions de l’Aube, cette pièce théâtrale bien ficelée n’est autre que les cris ou plus exactement les paroles multiples de femmes.

Pour ce faire, les rôles ont été confiés à trois comédiennes de la troupe Théâtr’elles de Montpellier, en l’occurrence à Isabelle Peuchlestrude, Sylvie Conan et Virginie Quinon. Ces dernières incarnant trois rôles à la fois, se font le porte-parole de Malika, Fatima et Yamina. Ces voix s'élèvent du néant en tentant de briser le silence... de l’oppression. La condition féminine dans toute son ampleur et sa dimension est exhumée au parfum du jour. Grâce à l’expression corporelle et au riche répertoire de jeu de mots, ces femmes extirpent la douleur de leur entrailles pour venir conter leur dur quotidien dans une société déchirée par les tabous.

Evoluant dans un espace cloîtré où la misère est maître des lieux, ces innocentes âmes savent au fond d’elles-mêmes que leur situation est la résultante des us sociales et d’une histoire vieille de plus de mille ans. Au fur et à mesure que les trois comédiennes se meuvent sur la scène, des ombres de plusieurs autres femmes se devinent en filigrane suivies de l’élévation de voix, s’apparentant aux chœurs de la tragédie grecque, aidés en cela par un puissant jeu de lumière. Une façon singulière et ingénieuse de projeter le spectateur hors de la scène en le transférant corps et âme dans cette histoire toujours d’actualité.

Le metteur en scène Jocelyne Carmichael, puisant dans le roman de Maïssa Bey, a un grand mérite, celui d’avoir restitué une parole jusque-là confisquée par l’ignorance humaine. Il est à noter que la troupe Théâtr’elles de Montpellier existe depuis 1991 et a toujours travaillé sur l’identité méditerranéenne, et ce à travers l’écriture et la parole des femmes des deux rives. Cette troupe est la première à avoir accueilli des représentations du groupe Aïcha d’Alger. Organisé par le Centre culturel français, après Alger, la pièce théâtrale Les filles du silence sera reconduite le 22 à Oran et le 24 à Sidi Bel Abbès.

Par Nassima C.

Midi Libre - Edition du 29 Septembre 2002-Les éditions

Livres : un chèvrefeuille qui pousse entre les deux rivages

Comment parle-t-on de femmes et au-delà, de sexualité féminine, de contraception, de religion, de toute puissance de l'homme, en Algérie ? Comment dit-on l'intime dans un pays où l'islam est religion d'Etat, où le livret de famille prévoit quatre femmes - article qui reste lettre à peu près morte : trop cher - et simplifie la procédure de divorce à la répudiation pure et simple ? Etre femme en Algérie n'est déjà pas facile, alors le dire, l'écrire, le lire, le publier ! Pourtant, il existe une revue - une revue au sens littéraire s'entend : dense, exigeante - qui a une attache sur chaque rive, une à Montpellier, l'autre à Sidi Bel Abbès et qui se vend ici comme là-bas où les barbus tentent toujours d'imposer leur loi.

Cette revue, c'est Etoiles d'Encre aux éditions Chèvre Feuille Etoilée.  Au féminin, bien sûr, parce que chèvre l'est, feuille aussi et que l'étoile se voit de tous les rivages. Et on la doit à la rencontre de quatre femmes, Marie- Noël Arras, Maïssa Bey, Behja Traversac, Dominique Le Boucher. C'est Marie- Noëlle qui raconte. Qui dit le déchirement à fuir un pays où, avec son mari algérien, elle vivait depuis 78 et dont la terreur islamiste a fini, en 1993, par la chasser. N'avait-on pas égorgé, tout près de Sidi Bel Abbès, sa ville, huit institutrices portant foulards et qui avaient le simple tort d'être femmes et institutrices ?

Alors avec les exilées comme avec celles restées là-bas, Marie-Noël et les autres ont voulu témoigner. Leur revue serait faite par et pour les femmes (avec, parfois, rarement une voix d'homme tout de même). Elle se vendrait en France bien sûr mais - gageure - en Algérie aussi. En 1998, le projet était mûr. Cette année-là Marie-Noëlle put retourner à Sidi Bel Abbès. Elle vit le chèvrefeuille planté au pied de sa terrasse : il était devenu arbre pendant ces années d'exil. Et elle a su que, coquetterie grammaticale mise à part, il serait le symbole de sa maison d'édition. Depuis, Chèvre feuille étoilée, née officiellement en 2000, tresse ses rameaux de mots par-dessus la Méditerranée. Car, dit Marie-Noëlle, « qu'aurait été une revue parlant de femmes algériennes et qu'on n'aurait pas trouvée en Algérie ? ».
Dès le début, Chèvre feuille fut donc imprimée simultanément à Montpellier et à Sidi Bel Abbès. Marie-Noëlle Arras s'amuse encore au souvenir de cet imprimeur qui fabriqua sans mot dire les deux ou trois premiers numéros et qui, épouvanté par le texte très cru du quatrième, préféra renoncer. Car les femmes qui écrivent là, poèmes et prose mêlés, essais et textes littéraires mélangés, n'esquivent rien de la vie, de l'amour, des problèmes des couples mixtes ou des couples tout court. Et il n'est pas facile à soulever le poids des tabous.

Pourtant Chèvre feuille étoilée, qui, dit Marie-Noëlle, n'a jamais reçu de menaces d'aucune sorte, vit sa vie trans-méditerranéenne : la revue se vend dans les librairies d'Oran, d'Alger, de Sidi Bel Abbès, elle l'offre aux universités, les enseignantes, elle le sait, l'achètent. Un souffle d'air
Elles ne sont pas tout à fait dupes, les femmes Chèvre feuille. Elles savent bien que, pour paraître en Algérie, il y a parfois chez elles, à défaut de censure, un peu d'autocensure.  C'est une concession que Marie-Noëlle admet. Mais qu'est-ce en regard de cette voix qui se fait entendre, de ces paroles qui s'échangent par-delà la mer, la mort, les préjugés, les voiles imposés et les tabous si lourds ?

Qu'est-ce en regard de ces femmes immigrées qui viennent, ici, entendre des textes qu'on leur lit ou qui, là-bas, peuvent lire des mots jusque-là impensables ? Marie-Noëlle, elle, vit désormais entre Montpellier et Sidi Bel Abbès. Plus tout à fait d'ici, pas tout à fait de là-bas. Des deux côtés en fait. Et combien elle aime ce flottement entre deux rives

J. VILACÈQUE