Blues Bunker

le Publié dans Collection D'un art, l'autre

Blues Bunker POEMES & PHOTOS
Dominique Le Boucher

« Paris 20ème… Quartier qui s’éparpille de la rue des Haies à la rue des Vignolles en passages coquins pour jardins obstinément là malgré Béton et papier monnaie… Passage Dieu… Impasse Satan […] Impasse des souhaits […]

 

Détails

Prix : 8 € TTC

2003 - 96 pages
ISBN : 2-914467-09-5

Prologue

 

alphabete-city.jpg Cité-bidons...

Il y a une Cité dans laquelle je suis née. Dans laquelle j'ai grandi. Une cité ferraille. Une Cité béton. Comme moi multiple elle est. Innombrables ses noms.

Il y a une Cité comme toutes les Cités du monde. Innocente et féroce. Vulgaire et généreuse. Une Cité tendre gueuse. Ma camarade.

Selon les parfums que le vent du Sud nous apporte je l'appelle Cité-bidons... Cité-aux-ordures... Cité de l'Ogresse... Ou bien pour me planquer derrière le masque des petits mômes blacks mes voisins sans confiture ni tartine je la nomme Alphabête-City.

La Cité des Alphabêtes c'est la Cité aux palabres. Sur son ventre j'écris. Poèmes qui sont les mots du monde des gens d'ici. Blues Bunker est leur chant triste ou joyeux comme la couleur de leur peau. Leur chant de toute urgence.

La Cité... c'est à partir d'elle et de nous que déboule le soir sous les pattes de ma plume la mélopée sauvage des filles nomades qui reprennent chaque nuit à leur compte la grenade à peine entrebâillée de notre désir fou...

La Cité c'est la maison enchantée de nos espoirs dépenaillés.

Paris 20e ... Alger sur Seine... Los Angeles City... Amsterdam... et n'importe où ailleurs...

Paris 20e... Quartier qui s'éparpille de la rue des Haies à la rue des Vignolles en passages coquins pour jardins obstinément là malgré Béton et Papier monnaie...

Passage Dieu... Impasse Satan... D'un côté tu traverses vers la Cité qui bout des lessives de vague à l'âme sans pommes ni pommiers. Et de l'autre tu finis parmi de vagues empreintes d'un paradis maïs... géranium et carottes... Capucines orangent des gravats contents autour de planches qui sont si baguette magique le veut des sièges de cinéma...

Impasse Satan... Impasse Ranson... Impasse des Souhaits... Black désir de repeindre la terre en bleu. Bleu émeraude...

Dans un angle de mur qui meurt des tags africains... un éléphant noir... et des femmes qui dansent sur savane ocre rouge et crème...

A droite contre des tôles de petites serres dans des cageots où poussent des haricots... Deux échelles rouillées qui gardent-follent des cailloux... Un caddie de super-marché bien rempli de rien à faire... et un chat noir-blanc qui nous observe d'un côté puis de l'autre mille piafs grimpant aux espaliers pervenche...

Au milieu d'un mur qui meurt une gueule de bonhomme ogreresse et deux gros yeux noirs qui font salon poubelle grand ouvert sur chaises et tables plastiques avec rouleaux de fil électrique et vieux divan mort... L'ogresse bonhomme pas difficile a croqué tout ça et aussi la ville pour la recracher de jour en jour plus ardente et plus complice des fées terrains vagues en goguette contre les dentiers plaqués or des macs urbanistes rapaces... L'ogre bonhomme est notre allié pour sûr !...

Grille d'égout... Grille d'égout... Trois bananiers nains font la ronde à Haïti City... il y va de leur vie. C'est un jardin ici. A gravats City on plante et on rit... Y'a pas de soucis... Non... y'a pas de soucis...

 

Extrait

A Mains nues

Mercredi, 25, août 1999

23 heures

 

 

Mains d'ouvriers

Sentinelles des fonderies

Mains orgues de barbarie

Dépouillées de la danse des petits singes

Et des sous de cuivre

Qui roulent dans la poussière bleue

Par les rigoles de lave cerise

Ouvertes comme une plaie

A l'intérieur des paumes

 

Mains sillons de terre rose

Mains crevasses langées d'oripeaux

De moissons et d'abeilles sauvages

Labours de doigts livrés

A la houle des crinières

Mains caresses qui roulent

Sur les hanches des meules

Et mettent en boule les mésanges

Mains charbonnières

Fabriquant des nids de paille rousse

Pour les hommes blessés

Et les chevaux qui marchent sous la terre

 

Mains des femmes penchées

Qui glanent des escarbilles de verre

Afin de nous garder de l'hiver

Et de l'ennui

Mains farandoles et rondes folles

Sur le tambour creux des ruches-troncs

Reines aux poignets d'écume

Battant le sable comme le cœur vert des vagues

Au-dessus de nous

 

Mains de terre ocre-rouge et de grand feu

Amantes éphémères des genêts

Couchant les outres crues

Comme des ventres où le pain lève

Dans le brasier de nos désirs enfouis

 

Mains de rebelles

Cousant la toile des drapeaux

Aux bambous des cerfs-volants

Sentinelles des printemps écervelés

Montant aux branches des cerisiers

Légères comme des rouges-gorges

Mains cueillant les épis-baïonettes

Et les bombes de peinture-sang

Dans la même nuit claire

 

Mains de sorciers sur les deux grands tambours

Tournent la ronde des enfants

Qui n'iront plus en guerre

Les œillets sont coupés

Mains ouvertes comme les pages d'un livre

Ecrit pour nous

Doigts d'encre et de poudre mêlés

Comment pourrais-je oublier ce mur de pierres

Où vous êtes scellés ?

 

Mains de gueux

Mains de poètes

Pas un instant les plombs n'ont cessé de cribler

Les linges blancs

Des signes de reconnaissance

Que vous nous repassiez

Comme des phares

Entre les barreaux des caves

Mains d'écriture et de conterie

Oiseaux-labeur échappés

Des poches de l'oiseleur

Paumes rongées par l'eau-forte et le sel

 

Mains veilleuses allumées dessous la terre

Où les taupes aveugles dépouillent

Les châteaux gravés à l'intérieur

Des douilles de cuivre

De leur manteau de brume verte

 

Mains d'ouvriers

Mains d'aube brûlante comme une plaie

A l'intérieur des paumes

Mains coupées négligemment

Par les fabricants d'orgues de barbarie

Mains-guitares s'abattant à un certain stade

De l'oubli

Qui ne s'appelle plus torture

Mais machine-outil

C'est fou ce que ces gens-là aiment la musique !

 

Doigts flocons de neige envolés un à un

Tournent les pages

Comment pourrais-je oublier mes livres d'images

Où un sang d'encre clair

Tache le bout de mes ongles

De l'empreinte de vos cœurs scellés dans la pierre

A en-crier.